2.2 l’appel et l’exhortation (la da’wa)

Publication en ligne : lundi 11 juillet 2005, par Maître Simozrag

2.2 l’appel et l’exhortation (la da’wa)

A- Point de vue [1]

D’aucuns estiment qu’on pourrait changer la société au moyen de l’appel et de l’exhortation.

Ils pensent que la parole sincère et le discours influent peuvent atteindre les cœurs et changer les mentalités. Ce courant de pensée regroupe les Frères musulmans et jamaat tabliq, quoi qu’il existe des différences de méthode et d’objectifs entre les deux tendances. En effet, les membres de jamaat tabliq s’interdisent toute immixtion dans les affaires politiques, alors que les frères musulmans visent entre autres objectifs la libération des terres islamiques et la réforme dans le sens de l’islamisation des sociétés et des institutions.

L’action des Frères musulmans englobe l’incitation au bien et l’interdiction du mal tandis que jamaat tabliq ne s’occupe pas de l’interdiction du mal arguant du fait que cela empêcherait le bon déroulement de la da’wa et fait fuir les gens. Si l’on parvient à réformer les individus, le mal disparaîtra de lui-même, disent-ils. De plus, à la différence des Frères musulmans qui admettent l’Ijtihad, les membres du tabliq sont des conformistes ; ils s’interdisent l’Ijtihad au motif que les savants contemporains ne réunissent pas les conditions de l’Ijtihad.

B-Discussion

Il est indéniable que la da’wa (l’appel et l’exhortation) était à la base de l’expansion de l’islam. La mission des prophètes et des messagers consistait à appeler les gens à Allah. Les savants qui sont les héritiers des prophètes ont assuré la continuité de cette mission dont le succès est des plus manifestes. Allah a dit : « Et rappelle ; car le rappel profite aux croyants » s51 v55 Cependant, malgré son importance, la Da’wa demeure un moyen insuffisant pour les raisons suivantes :

* malgré le développement des moyens de communication, la mosquée demeure le lieu de prédilection de la da’wa. C’est dire que son impact se limite à la mosquée.

*de plus, nous avons constaté que son influence ne s’inscrit pas dans la durée, dès que les fidèles quittent la mosquée, ils reprennent leurs habitudes et oublient ce qu’ils ont entendu.

*la Da’wa peut exercer une influence sur les individus seulement alors que le changement doit toucher les masses populaires, les coutumes, les comportements, de même que les concepts, les lois, les mentalités, etc..

*la simple prédication n’a pas la capacité de changer des modes de vie et de pensées soutenus et entretenus par des puissances et des institutions nationales et étrangères.

*que peut faire le sermon de la prédication face à la puissance des médias : radios, journaux, télévisions, Internet, CD, DVD, en particulier lorsque tous ces moyens médiatiques colossaux opèrent à contre-courant du sermon moralisant du prédicateur. On peut rétorquer que rien n’empêche d’utiliser ces moyens pour la Da’wa et la diffusion du discours islamique. Même si cela est possible, le discours islamique n’occupe qu’une parcelle infime de ces médias.

*en outre, la plupart de ces moyens ne sont accessibles qu’à une certaine catégorie de gens aisés. La majorité des populations n’a pas les moyens d’accéder à ces médias.

*il n’y a pas de prédicateurs en nombre suffisant pour faire face à ce qui se dit et s’écrit dans les médias, les livres, les revues et les journaux qui paraissent par centaines de milliers si ce n’est par million chaque jour. Que représente une herbe au milieu d’une forêt ?

S’il y a un seul qui construit, que peut-il faire face à des milliers qui détruisent ?

* le prédicateur doit ordonner le bien et dénoncer le mal. Il ne doit pas hésiter à dire la vérité en face, à critiquer le pouvoir, les dirigeants. Il est hors de question que des Imâms ou des prédicateurs salariés puissent le faire.

*pour le reste, y a t-il suffisamment de prédicateurs, c’est-à-dire non salariés, capables de dire la vérité ?

* est-ce qu’il y a suffisamment d’espaces de liberté pour s’exprimer librement et dénoncer publiquement les méfaits des gouvernants et des gouvernés ? Sans doute, il manque des prédicateurs compétents et audacieux et les conditions de libertés ne sont pas toujours réunies. C’est pourquoi les prisons regorgent d’intellectuels et de savants et des centaines de milliers de ‘‘nos cerveaux’’ vivent en exil.

Pour toutes ces raisons, il est évident que l’appel et l’exhortation ne peuvent pas à eux seuls changer la société.

On peut citer comme exemple les Frères musulmans et la Jamaa-Islamiya au Pakistan :

Les Frères musulmans opèrent depuis 1928 en Egypte et dans le monde musulman, sans atteindre les résultats escomptés. Ils sont l’objet d’une répression terrible qui les empêche d’évoluer.

La Jamaa du Pakistan dont le fondateur Aboul Ala al-Mawdoudi est confrontée à d’énormes problèmes de restriction de liberté et de marginalisation.

Sans nier l’existence de quelques progrès sur le terrain, le résultat est en tout cas faible par rapport à l’ampleur de l’action menée par les deux mouvements.

Si le changement exige du temps pour certaines situations, il y a des cas d’urgence qui ne peuvent souffrir aucun retard car il y va de la survie de toute une génération, de sa religion et de sa culture.


Notes

[1] Ce chapitre s’inspire largement du livre (en arabe) du Cheikh Youssef Qaradaoui : la solution islamique : un devoir et une nécessité, éd. Dar al Maârifa 1394/1974