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6.L’Etat de Médine a donné naissance au Califat

Publication en ligne : lundi 23 septembre 2013, par Maître Simozrag

L’Etat de Médine a donné naissance au Califat

Pour compléter le schéma du Califat ou khilafa que l’on vient de faire, ajoutons que celui-ci est un système unique en son genre. C’est un mode de gouvernement qui tire sa légitimité à la fois du suffrage populaire et de la continuité du modèle de gouvernance prophétique.

Al Mawardi affirme : « Al khilafa ou la haute Imâma a pour objet de succéder à la prophétie dans la sauvegarde de la religion, et pour la direction des affaires relatives à la vie des gens. C’est pour cette raison qu’elle a été considérée par l’unanimité des Ulamas comme obligatoire ; Auparavant, les compagnons en avaient déjà décidé ainsi en élisant les successeurs du prophète (Paix et salut sur lui) ».

Sans la khilafa, l’islam n’aurait pas de base institutionnelle pour le sauvegarder et appliquer ses lois. De même que la Khilafa permet de maintenir et de consolider l’unité des musulmans. C’est ainsi que l’absence de khilafa met en danger et l’islam, dans la mesure où ses lois seront exclues du champ d’application, et la communauté qui, outre la désunion et la discorde, sera sans défense et ne saura pas vivre pleinement et entièrement sa religion.

On peut toujours s’interroger sur les objectifs de ce régime. Si l’on se réfère à la déclaration du premier Calife, on constate que le but de l’autorité est de servir Dieu, de continuer l’œuvre du prophète et de veiller aux intérêts de la communauté, une communauté, rappelons-le, à composantes multiples, arabes et non-arabes, musulmans et autres. Dans sa définition du ‘‘Califat’’, le grand juriste Al-Mawardi relève à quelques nuances près les mêmes éléments, à savoir : la succession à la prophétie, la sauvegarde de la religion et la direction des affaires publiques.

La succession à la prophétie ne s’entend nullement dans le sens de réception de la révélation divine. Il est bien évident que cette fonction a pris fin avec la mort du Prophète (psl). Cette succession se limite au rôle de Chef de l’Etat dévolu au Prophète. A ce titre, la succession à la prophétie vise fondamentalement deux objectifs :

La gestion des affaires publiques et la sauvegarde de la religion. Quand le premier Calife affirme que l’autorité a essentiellement pour rôle de servir Dieu, il ne fait qu’interpréter le verset 162 de la Surate 6 : « Dis : En vérité ma prière, mes actes de dévotion, ma vie et ma mort appartiennent à Dieu, Seigneur de l’Univers ».

Une double responsabilité :
Le Calife est doublement responsable devant Dieu et devant la communauté. La double responsabilité est aussi un trait caractéristique qui distingue le Califat de toutes les formes du pouvoir que l’humanité ait connues. Il convient de souligner que le Califat n’est pas un régime théocratique. Le Calife n’est pas le représentant de Dieu. Il est responsable devant la communauté à laquelle il doit rendre compte de sa gestion. Il est investi par la communauté qui a le pouvoir de le destituer. Les régimes théocratiques censés incarner ou représenter Dieu n’avaient de compte à rendre à personne. Le peuple, les hommes, en tant que simples sujets du roi ou de l’empereur, n’avaient aucun droit de regard sur l’autorité qu’ils subissaient. Sous les régimes théocratiques, le pouvoir du roi, de l’empereur, est considéré comme émanent de Dieu et légitimé par lui. Louis XIV affirmait qu’il tenant sa couronne de la seule volonté divine : « roi par la grâce de Dieu et son lieutenant sur la terre ». De son règne, il n’avait de compte à rendre qu’à Dieu seul. Dans les mémoires de Louis XIV ou dans la formule de Louis XV, on trouve cette déclaration : « Nous ne tenons notre couronne que de Dieu : le droit de faire des lois nous appartient à nous seul sans dépendance et sans partage ; »

Cependant, cette conception fut balayée par la révolution qui instaura la séparation entre l’Eglise et l’Etat. Dès lors, la notion de responsabilité devant Dieu a totalement disparu. Par contre, cette séparation est demeurée sans effet en Islam. En fait, les Musulmans n’ont pas la même perception de la religion ni de la responsabilité. Comment se concrétise la double responsabilité du Califat ? Pour répondre à cette question, il convient de se référer à la pratique des Califes quant à leurs modes de désignation et de gouvernance.

1-Preuves et fondements de la responsabilité devant Dieu :

Si le commun des hommes est responsable de ses actes devant Dieu, la responsabilité des dirigeants, Califes, Rois et Chefs de l’Etat est à fortiori plus importante et plus engagée. Le Coran affirme : « Dieu prête assistance à ceux qui, une fois leur pouvoir affermi sur terre, accomplissent la salât, acquittent la zakât, ordonnent le convenable et interdisent le blâmable » s22 v41

« Et vous serez certes interrogés sur ce que vous faisiez » s16 v93

« Afin qu’Allah interroge les véridiques sur leur sincérité » s33 v8

« C’est certainement un Rappel (le Coran) pour toi et ton peuple. Et vous serez interrogés à son sujet » s43 v44

« Mais ce sont eux qui devront rendre compte (de leurs actes) » s21 v23

« Par ton Seigneur ! Nous les interrogerons tous sur ce qu’ils faisaient » s15 v92,93

« Nous interrogerons ceux vers qui furent envoyés des messagers et Nous interrogerons aussi les messagers » s7 v6 Le Prophète (Paix et Salut sur lui) dit :

« L’Imâm est responsable de ses sujets et des comptes lui en seront demandés » (Bukhari et Muslim)

« … Allah les interrogera (les Califes) sur ce qu’Il leur a confié » (Bukhari et Muslim)

Mu’ad rapporte : « L’Envoyé de Dieu-sur lui la Grâce et la paix- m’envoya en mission au Yémen et me tint ces propos : « Tu vas te rendre dans une communauté de Gens du Livre. Invite-les à attester qu’il n’y a pas de divinité en dehors de Dieu et que je suis le Messager de Dieu. S’ils se soumettent, fais-leur savoir que Dieu leur impose d’accomplir la prière cinq fois par jour. S’ils se soumettent ( à ce commandement), fais-leur savoir que Dieu a imposé à ceux qui sont riches, un impôt qui sera reversé aux pauvres. S’ils obéissent aussi à ce commandement, garde-toi bien (lors de la collecte de cet impôt) de prélever leurs biens les plus précieux. Je te mets aussi en garde contre les suppliques de l’opprimé, car entre Dieu et lui, il n’y a aucune barrière. » (Bukhari et Muslim)

« Au jour du Jugement le Feu sera réservé à ceux qui s’approprient les biens de Dieu sans y avoir droit » (Bukhari)

« Dieu interdira le Paradis à tout serviteur auquel il aura confié des sujets et qui mourra en les trompant » (Bukhari et Muslim)

« Tout dirigeant qui s’occupe des affaires des musulmans sans mettre tout en œuvre pour leur être utile, ni leur prodiguer des conseils (judicieux), n’entrera pas avec eux au Paradis » (Muslim)

Aïcha rapporte ces propos du Prophète (psl) : « Mon Dieu, sois impitoyable pour quiconque aura été chargé peu ou prou des affaires de ma communauté et se sera montré dur envers elle, et montre-Toi Clément pour ceux qui se seront chargés des affaires de ma communauté et se seront montrés cléments vis-à-vis d’elle ». (Muslim)

Abû Maryam al-Azdi dit un jour à Mouawiya : « J’ai entendu ces paroles de l’Envoyé de Dieu – Sur lui la grâce et la Paix - : « Celui auquel Dieu confie les affaires des musulmans et qui se dérobe sans répondre à leurs besoins, sans leur donner ce qui leur manque et sans les soustraire à la pauvreté, verra Dieu se détourner de lui, sans répondre à ses besoins, sans lui donner ce qui lui manque et sans le soustraire à la pauvreté au jour du Jugement. » (Abû Daoud et Tirmidhi)

2- Preuves et fondements de la responsabilité devant la Umma :
La responsabilité devant la Umma fonctionne au moyen des mécanismes de la Bai’a et de la Choura.

a) la Baï’a La Bai’a est un mode d’élection. C’est l’acte d’allégeance qui a pour objet de légitimer la fonction du Calife. Le Coran parle de la Bai’a dans trois Surates : s9 v111 ; 48 v10, 18 ; s60 v12. C’est dire que le concept de vote a été lancé par le Coran. Dans la Saqifa des Banu Sa’ida et après des débats houleux, Umar ibn ul-Khattab se leva et dit à Abu Bakr : « Tends la main que je te prête serment d’allégeance ! Il a tendu la main, j’ai prêté le serment, les Mouhajirouns firent de même et les Ansars les suivirent. Je jure par Dieu que nous n’avions pas d’autre issue, pour le bien de la communauté, que d’élire Abu Bakr » (Bukhari et Muslim). Le lendemain, Abu Bakr tient une assemblée générale dans la mosquée. Au cours de cette assemblée, Umar prit la parole déclarant : « Dieu a unifié votre autorité sous la bannière du meilleur des compagnons du prophète (psl), de celui qui fut l’un des deux dans la caverne : Levez-vous et prêtez-lui serment d’allégeance ». Alors les gens se levèrent et ce fut la Bai’a publique où la majorité écrasante de la communauté a ratifié cette élection. Ensuite Abu Bakr prononce le fameux discours qui se résume en ceci : « ô peuple ! J’ai été désigné à votre tête et je ne suis pas le meilleur d’entre vous. Si je fais bien, aidez-moi ! Si j’agis mal, corrigez-moi ! » La désignation de Califes se faisait selon des procédés de consultation et de proposition ratifiée ensuite par la Bai’a ou le suffrage universel. Ce fut le cas d’Omar ibn ul-Khattab, Othman, Ali et Omar ibn Abdul Aziz.

b) La Choura ou Consultation : La Choura est un principe fondamental édicté par le Coran et régulièrement appliqué par le prophète (s) et ses compagnons. Le mot ‘‘choura’’ veut dire consultation. Sa portée n’est pas limitée à une catégorie de personnes, tels que sages, juristes, techniciens, experts, elle englobe tout le peuple sans exception. Mis à part les questions tranchées par le Coran et qui ont un caractère obligatoire, toutes les décisions du Prophète étaient basées sur la consultation (Coran s3 v159 ; s42 v38) « Et consulte-les à propos des affaires ! » (Coran, s3 v159) Abou Hanifa a dit : « Le Califat n’est possible qu’avec le consensus des croyants et leur consultation. » C’est pourquoi Omar Ibn Abdel Aziz n’a accepté sa nomination qu’une fois approuvée par le peuple. « Personne, rapporte Abu Hurayra, ne consultait les compagnons aussi fréquemment que le Prophète ».

La pratique de la consultation par le Prophète (psl) répond uniquement à un souci d’exemplarité, car il pouvait en tant que Prophète se dispenser de ce devoir.

Sous le régime des Califes éclairés, la consultation était une règle de base appliquée à toute action étatique. Ces derniers ne prenaient aucune décision sans consulter au préalable les gens compétents, notamment les savants, les juristes, les sages, les notables. En cas de litige, Abu Bakr recherche en premier la solution dans le Coran et dans la tradition du Prophète avant de consulter ce qu’on appelle les gens du discernement (ahl-arraïy) ; il ne prend la décision qu’après débat, investigations et analyses. Les autres Califes suivaient la même démarche. Omar ibn ul-Khattab, en poussant bien l’analyse, réussit à percevoir la signification profonde de cette règle. Selon lui, la consultation comporte deux aspects : un aspect général et un aspect particulier : « Tous les musulmans, dit-il, doivent traiter leurs affaires en se consultant ». La Choura est un droit reconnu à tous les musulmans. Le Calife place cette règle au-dessus de toutes les règles. Le Coran confère à ce principe fondamental une force obligatoire supérieure et un caractère inviolable. Toutefois, le Calife considère que certaines questions nécessitent des compétences particulières que seuls des experts peuvent en connaître. Il n’est donc pas nécessaire que ces questions soient soumises au grand public.

Il apparaît ainsi que la Choura est une règle de base qui s’impose à tous décideurs dans un système islamique. Elle peut être restreinte ou élargie à toute la communauté. Dans ce denier cas, la pratique de la choura prend la forme d’un référendum ou d’un vote, scrutin ( baï’a). Elle n’a pour limites que les questions tranchées de manière explicite par le Coran, la Sunna du Prophète ou l’Ijmâa (consensus général). Les prescriptions du Coran et de la Sunna ont un caractère impératif auquel ni le Calife ni la communauté ne peuvent déroger.

La Loi (le Chara’ ou la Chari’a) Le Calife tire sa légitimité de l’élection populaire certes mais aussi de son engagement d’appliquer la Chari’a ou le Chara’. Car, selon un hadith, « Point d’obéissance à quiconque ordonne de désobéir au Créateur » Chaque Prophète est venu avec un Livre pour être appliqué (Coran s2 v213). Le refus d’appliquer la Loi divine est une œuvre d’incroyance :

« Et ceux qui ne jugent pas d’après ce qu’Allah a fait descendre sont les mécréants, les injustes, les pervers » s5 v44-47

« Puis Nous t’avons mis sur la voie de l’Ordre. Suis-la donc et ne suis pas les passions de ceux qui ne savent pas » s45 v18

« Non !…Par ton Seigneur ! Ils ne seront croyants qu’autant qu’ils te soumettront leurs différends, accepteront sans rancœur ta sentence et s’y soumettront entièrement ! » s4 v65

« Il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante de suivre leur propre choix, lorsque Dieu et son messager en ont décidé autrement. Et quiconque désobéit à Allah et à Son messager, s’égare en vérité totalement » s33 v36

« Puis, en cas de désaccords entre vous, vous en réfèrerez à Dieu et au prophète, pour peu que vous croyiez en Dieu et au jugement dernier. Tel sera pour vous le parti le plus sage, aux suites les plus heureuses » s4 v59

« La seule réponse que puissent faire les croyants lorsqu’ils sont appelés au jugement de Dieu et de son messager est de dire simplement : « Nous avons entendu et obéissons ». Ceux-là sont les bienheureux ! » s24 v51