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Déportation au Burkina Faso : Réactions et conséquences : 3ème Partie

Publication en ligne : mardi 13 décembre 2011, par Maître Simozrag

LE PLAIDOYER ISLAMIQUE DE L’AVOCAT DU FIS

Il est actuellement en résidence surveillée à Florac Depuis la Lozère il condamne la violence mais... Il s’appelle Ahmed Simozrag. Avocat des chefs historiques du FIS lors des procès d’Alger, il n’a jamais caché ses sympathies pour le mouvement islamiste algérien. C’est cet hôte un peu encombrant que Florac héberge depuis le 9 novembre. La paisible petite ville lozérienne lui a en effet été assignée pour lieu de résidence forcée. C’est là que nous l’avons rencontré pour une interview sans concessions. Car s’il condamne les assassinats d’étrangers, Ahmed Simozrag reste persuadé qu’un régime islamique est l’avenir de son pays. C-.A. MAURIN

(Midi Libre du 28 décembre 1993)

« L’islam est notre protection »

Ahmed Simozrag a découvert la Lozère bien malgré lui. Arrêté parmi les dizaines de sympathisants ou membres du FIS le 9 novembre dernier, cet Algérien de 51 ans est assigné à résidence dans un hôtel de Florac.

Avocat d’affaires depuis 15 ans à Paris, il a participé à la défense des chefs du front islamique du Salut lors des procès d’Alger de 1991 et 1992.Convaincu que « l’Algérie ne peut évoluer que vers un État islamique », il est également président de l’association islamique « Abâad » à Paris.

Les autorités françaises l’ont mis au vert. Une période -forcée- de réflexion qui n’altère en rien sa détermination à combattre le pouvoir algérien. Des nouvelles de la « résistance islamique », il n’en avait auparavant que par bribes. « Il y avait un système de navettes mais les informations passaient difficilement », dit il.

L’ennemie demeure l’armée de son pays : « il faut démilitariser le pays. L’armée doit rester à sa place. Elle ne doit plus jouer aucun rôle politique. Elle a massacré le peuple algérien depuis 1962 et nous conduit à la dérive. » Seule issue, selon lui : « l’islam ». Et sa position n’a cessé de se radicaliser face « au pouvoir des militaires ».

Ahmed Simozrag ne peut plus rentrer en Algérie : « Je serais persécuté ». Le 23 juillet dernier, sa maison d’Alger était investie par les forces de l’ordre. « Ils ont violenté ma fille et enlevé mon fils de 21 ans. Pour les idées de son père et uniquement pour cela, il a été torturé durant une vingtaine de jours avant d’être incarcéré à la prison d’El Hararh où il se trouve encore. » Ce qui fait dire à Ahmed Simozrag, dans sa prison dorée de Florac : « Ici, je me sens plus protégé qu’emprisonné… »

Mais comment Ahmed Simozrag, qui dénonce les violences du pouvoir, justifie-t-il celles des islamistes notamment à l’égard des étrangers ?

- Midi Libre : Comment l’Algérie est-elle arrivée à cette situation de violences aveugles et d’anarchies ?

- Ahmed Simozrag : Moi j’attribue la faute au pouvoir. C’est le régime qui est à l’origine du grand malheur des Algériens depuis l’arrêt du processus électoral et même avant. On a toujours eu affaire aux armes, à la répression, à la violence.

- M.I : L’avenir de l’Algérie ne peut-il passer que par un État islamique ?

- A.S : Et pourquoi pas ? Nous avons essayé toutes les idéologies : le nationalisme, le communisme, le libéralisme. Elles ont toutes abouti à l’échec.

Aucune n’a pu résoudre nos problèmes, donc, dans la mesure où il va créer les conditions d’un développement économique, social, moral et cultuel, seul l’islam peut nous aider à sortir de notre sous-développement.

Nous considérons que l’islam est notre protection contre nombre de fléaux sociaux, contre le sida, contre l’alcoolisme, la drogue. L’islam va permettre de restaurer cette confiance perdue entre l’État et la société algérienne, de diminuer la criminalité, la délinquance et surtout aux gens de se remettre au travail, de retrouver de la moralité. En renouant avec l’islam, je pense que l’on retrouvera beaucoup de valeurs.

- M.I : Vous pensez qu’un peuple qui n’a pas les moyens d’exister normalement, qui observe la vie extérieure et qui souvent en rêve peut adhérer dans son ensemble à la société que vous voulez instaurer ?

- A.S : Je ne pense pas que tout le monde adhère. Mais les gens sont libres d’adhérer ou de rejeter. C’est leur choix, c’est leur droit .Personne ne peut les contraindre. Mais, pour nous, instaurer l’embryon d’un régime islamique, c’est une nécessité parce que nous allons avoir affaire à une génération qui peut être qualifiée de tous les noms...euh, de sauvages, de criminels, d’omnivores…une génération retenue par aucune morale.

- M.I : Au nom de la morale islamique on arrive aussi à des exemples peu probants. On pense à la République d’Iran qui ne brille pas par sa liberté d’esprit et ses libertés tout court dans le monde. Quand on envoie des enfants de 12 ans sur le front où est la morale ?

- A.S : Je ne peux pas parler de l’Iran parce que je ne connais pas ce pays. Mais si je me base sur sa réalité sociale Il y a peut être quand même des millions de gens qui préfèrent de loin ce régime à la dictature et à la corruption qui régnaient au temps du Shah. Mais chacun à sa propre interprétation de l’islam. L’Iran s’inspire de la doctrine chiite, nous, nous sommes sunnites. Cela n’a rien à voir, nous, notre islam est basé sur le choix du peuple.

- M.I : Vous êtes l’un des avocats du FIS. Comment peut-on dire militant du FIS après les exactions perpétrées en son nom ?

- A.S : Je crois que sur le FIS des idées fausses circulent en France. Le FIS est un parti politique légalement reconnu, qui a été démocratiquement élu et qui regroupe la majorité du peuple algérien. Cette majorité n’est pas composée uniquement de ’’terroristes’’. Il y a des gens ouverts, modérés qui ont voulu accéder au pouvoir par les voies de la démocratie. Ils ont été victimes d’une injustice, un coup d’État qui les a précipités dans les camps de concentration. C’est la raison pour laquelle je les défends et je continue à les défendre.

- M.I : Dans le même temps, il se passe des choses abominables en Algérie. Comment peut-on défendre des gens qui tuent une mère de famille russe, qui s’acharnent sur des Français sans défense, qui égorgent des techniciens croates et assassinent quotidiennement des Algériens ?

- A.S : La question qui se pose à priori est de savoir si ces attentats sont imputables au FIS. D’autre part vous savez très bien qu’il y a des groupes armés en Algérie. Certains proviennent de ces désertions dans l’armée, les autres sont des groupes spontanés qui n’ont rien à voir avec FIS. Le FIS les condamne et a condamné à plusieurs reprises les meurtres d’étrangers. En islam il n’y a pas de provocation ni d’agression contre des innocents et à fortiori des étrangers On ne peut pas se prévaloir de la guerre pour s’attaquer comme cela aux gens.

- M.I : Mais que signifie la phrase très ambiguë de Rabah Kébir l’un des porte-parole du FIS exilé en Allemagne :« Moralement je pense que les étrangers ne devraient plus rester en Algérie » ?

- A.S : Je ne connais pas le fond de sa conscience. Mais il me semble qu’il a voulu dire qu’en temps de guerre il est déconseillé aux étrangers de rester parce qu’ils risquent d’être la cible de balles perdues

- M.I : Il ne s’agit pas de balles perdues mais d’assassinats.

- A .S : Qui est responsable ? Le problème est de savoir qui est responsable de ces assassinats. Je suis contre les assassinats des étrangers parce que cela ne peut que ternir l’image de l’islam. L’islam c’est la paix et la justice. Un étranger ne doit pas être atteint ni dans sa dignité ni dans son honneur ni dans son corps.

- M.I : Vous pensez que ces tueries peuvent être arrêtées ?

- A.S : Il faudrait une trêve provoquée par la libération des dirigeant du FIS. Cela permettrait de convaincre les groupes armés de cesser leurs actions. Mais dans la situation actuelle, c’est impossible Les moyens de communication avec ces groupes n’existent pas .Tout le monde est dispersé, en fuite ou en prison .C’est au pouvoir que revient l’initiative d’organiser ces circonstances.

- M.I : Que dites –vous aux étrangers qui résident encore en Algérie et qui ont peur ?

- A.S : Je leur dis qu’il faut rester en Algérie. Plus on va, plus l’Algérie doit ouvrir ses portes aux étrangers. Et je fais appel à ces groupes qui s’en prennent aux étrangers : stoppez les agressions ! C’est incompatible avec les règles de l’islam et cela ne fait que salir l’image des Musulmans dans le monde. Ahmed Simozrag, avocat du FIS :

Propos recueillis par Claude-André MAURIN


Les islamistes expulsés- Portrait du groupe

(Le Figaro 3 septembre 1994)

Les vingt algériens sont hébergés dans un hôtel trois étoiles Le Figaro (Actualité) en date du samedi-dimanche 3 et 4 septembre 1994 Notre envoyé spécial s’est entretenu avec les exilés d’Ouagadougou. Ils racontent.

« C’est bien mieux qu’à Folembray. » Les expulsés algériens prennent peu à peu leurs aises dans leur lieu d’exil. Dans le parc, des jardiniers taillent des arbustes. A deux pas du restaurant aux tables couvertes de nappes blanches, le barman n’a pas jugé bon d’enlever l’écriteau vantant la qualité de ses cocktails alcoolisés et de ses punchs.

Les nouveaux arrivants sont presque tous regroupés dans le bâtiment central. Les clients classiques occupent les cases disséminées dans le jardin. Certains d’entre eux avaient choisi l’hôtel trois étoiles d’Ok Inn pour son calme. C’est raté.

Libres de leurs mouvements mais placés sous surveillance policière, les expulsés n’ont pas encore exploré la paisible capitale du Burkina. Ils ont bien l’intention d’aller prier dans une des mosquées de cette ville à forte population musulmane. Mais, visiblement rien ne se passe. Détendu, Djaffar el-Houari, l’ex-porte-parole de la Fraternité algérienne en France, ponctue son discours de quelques considérations géographiques. « Je m’attendais à un climat aride, hier nous avons eu de la pluie »

Le groupe, qui paraissait soudé, puisqu’un communiqué dactylographié signé « les déportés de France » avait été rédigé à l’issue d’une première rencontre avec la presse, est apparu hier moins homogène.

Très discrets une bonne dizaine d’algériens silencieux tuaient le temps à l’écart sur les bancs d’une cour ombragée. Installés sous des paillotes, d’un de la piscine, les activistes du FIS tiraient à boulets rouges sur Charles Pasqua alors qu’un peu plus loin, des musulmans se disant apolitiques, au discours dépourvu de références idéologiques prenaient la tête entre les mains et se demandaient comment ils avaient pu se retrouver là, au fin fond de l’Afrique, alors que leur famille et leur travail sont en France.

En contact avec leurs avocats, les uns comme les autres cherchent à convaincre de leur innocence. Ils mènent malgré l’éloignement une guérilla juridique. Mais les militants ne souhaitent pas retourner à Paris. Leur avenir, disent-ils, est en Algérie. Voire, en attendant, en l’Angleterre, « où il y a plus de liberté », ou aux États-Unis. En revanche ils ne veulent pas croire à un bannissement prolongé.

Djaffar el-Houari, député du FIS, l’avocat Ahmed Simozrag, le défenseur des chefs historiques du mouvement, Djamel Ressaf, condamné à mort par contumace dans son pays après l’attentat de l’aéroport d’Alger en 1992, Hamid Ali Ammar, soupçonné en novembre dernier par la police française d’avoir apporté un soutien à un réseau logistique du FIS, et Abdelrachid Tounsi, fondateur d’une association islamiste à Aubervilliers, mènent la danse. Chercheur du CNRS

Ahmed Simozrag argument en juriste : « quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage. Charles Pasqua nous accuse de terrorisme, mais les dossiers judicaires sont vides. Nos avocats vont donc porter plainte pour diffamation. Nous voulons démontrer à l’opinion française et internationale que nous sommes innocents. Des recours ont par ailleurs été déposés contre les assignations à résidence, contre les voies de fait commis à Folembray et contre notre déportation illégale.

La convention des droits de l’homme interdit les expulsions massives. Comment M. Pasqua, qui entend donner des conseils à ses voisins, peut-il violer une convention signée par la France ? »

Djaffar el-Houari ironise : « La France ressemble aux anciens pays de l’Est. Quand un opposant déplaît, on l’enferme ou on l’expulse. Folembray c’était un goulag démocratique » près de 400 policiers et gendarmes nous ont évacués au petit matin. Le GIGN était là, le RAID aussi. Trois personnes qui ne voulaient pas partir ont été frappées à coup de pied et de poing. Soixante policiers en civil nous ont escortés dans l’avion. C’est pourtant mon droit de critiquer des étrangers qui prennent position sur la situation politique dans mon pays, l’Algérie. » Goguenard, il manie aussi la provocation. « A Folembray, on pensait faire une banderole : Folembray-Auschwitz, villes jumelées. On voulait porter des pyjamas rayés et se raser le crâne. »

Embraqués dans la galère islamiste de Folembray, Mohamed Benkhaled, étudiant en doctorat de chimie à Marseille, et Abderrahmane Bahri, un chercheur du CNRS, clament leur innocence avec des accents de sincérité. Agé de 31 ans, le premier est un musulman pratiquant marié à une française et père d’un enfant. Il dit n’avoir jamais milité et n’avait pas eu de contact avec la police jusqu’au jour où une dénonciation l’a conduit sur la route de la caserne de Folembray. Il raconte : « les policiers sont venus me chercher le 5 août. Ils ne m’ont donné aucune explication. Je voudrais savoir ce qu’on me reproche pour pouvoir m’expliquer. Je ne sais pas pourquoi je suis ici. Moi, je veux revenir à Marseille. Ma femme et mon enfant sont français. On m’a jeté de force dans l’avion. On m’a menotté de force. Puis, pendant le vol, un policier m’a dit que mon dossier était vide. » Les traits tirés, le jeune homme ne semble pas avoir totalement réalisé qu’il était au Burkina Faso. « Je veux reprendre une vie normale. J’ai ma femme ici en France », lâche-t-il dans un lapsus.

Abderrahmane Bahri, 29 ans, est dans un cas de figure identique. Docteur en physique, il a rejoint une équipe de recherche de haut niveau du CNRS à Orsay. « Mon aventure a commencé le 10 août. Un policier est venu chez moi alors que j’étais à Bruxelles. Ma femme m’a averti. Je l’ai immédiatement appelé sans savoir de quoi il retournait. Lorsque les policiers m’ont signifié mon assignation, je suis tombé des nues. Je ne suis pas islamiste, tout juste pratiquant. Mon entourage professionnel qui organise actuellement un comité de soutien pour certifier ».

Dans la voiture de la DST, l’ingénieur a appris qu’on lui reprochait d’avoir côtoyé « un élément dangereux », un collègue de travail du Cern, à Genève. Bahri avait ainsi acheté dans un catalogue et offert à ce suspect une balise de montagne utilisée par les alpinistes « je lui ai offert ce cadeau en donnant mon identité au moment de l’achat. Ça n’a rien à voir avec une balise Argos. Je voulais juste lui faire plaisir. Je croyais que ce qui m’arrive aujourd’hui n’existe qu’au cinéma ».

Thierry OBERLE

Envoyé spécial à Ouagadougou Thierry Oberlé.


Ouagadougou, le 26 mars 1996

Lettre ouverte A Monsieur Blaise Compaoré, Président du Faso

J’ai l’honneur de vous signaler qu’il est urgent d’intervenir afin qu’il soit mis fin à l’exil forcé des Algériens déportés de France au Burkina Faso. Notre présence dans votre pays constitue, de toute évidence, une violation flagrante et continue du droit international. Notre cas est l’exemple type des contradictions nombreuses entre les principes et leur application…Entre la réalité et le droit.

Nous sommes des ressortissants d’un pays, déportés par un autre pays vers un pays tiers.

Sommes-nous des réfugiés politiques au Burkina Faso ? Rien ne justifie cela. Sommes-nous assignés à résidence ? Dans l’affirmative, est-il permis à un pays d’assigner des gens à résider dans un autre pays sans porter atteinte à sa souveraineté ?

Sommes-nous des otages ? Des déportés ?

Quel est notre statut au regard du droit international ? Vis-à-vis de la loi du Burkina ? Savez-vous que notre déportation ne repose sur aucun fondement légal ? Elle est dénuée de toute portée. L’ancien ministre français de l’intérieur ne disposait d’aucun élément sérieux lui permettant d’envisager notre expulsion en urgence absolue dans la mesure où cette procédure ne peut et ne doit s’appliquer que dans le cas où des agissements précis et circonstanciés sont établis à l’encontre des personnes expulsées.

Si nous avions commis des infractions, pourquoi n’avons-nous pas été traduits en justice, étant donné que nous avions des résidences régulières et permanentes en France depuis 15, 20, 25 ans ?

Dans ce cas, nous aurions droit à un procès équitable selon les exigences de l’article 6 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, procès où l’on pourrait exiger et faire valoir les droits de la défense, la présomption d’innocence, les débats contradictoires, etc.

Il s’agit purement et simplement d’un fait d’opinion. Et la liberté d’opinion – croyons-nous savoir- est l’un des principes essentiels des droits de l’homme. Il convient de rappeler que toutes les institutions, les chartes, les conventions internationales reconnaissent à toute personne le droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion.

La déclaration universelle des droits de l’homme dispose en son article 19 : ‘‘ Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression : ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit’’.

L’article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales prévoit : ‘‘Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations et des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considérations de frontières’’.

Les mêmes dispositions sont prévues par l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.

S’il est vrai que notre expulsion relève d’une mesure arbitraire, il n’est pas moins vrai que votre accueil a entériné cette mesure et rendu possible son exécution. Votre hospitalité a permis de fournir au ministre Pasqua l’atout et le moyen de contourner la loi et le droit.

A notre arrivée au Burkina le 31 août 1994, la délégation de la présidence nous a fait des promesses sans lesquelles nous n’aurions guère accepté de descendre facilement de l’avion. Ces promesses se résument dans les points suivants :

1°- que notre séjour au Burkina ne saura se prolonger au-delà de l’élection présidentielle en France, soit mai 1995 ;

2°-que nous aurions comme interlocuteur un ministre d’État en l’occurrence, monsieur Salif Diallo ;

3°- que des lignes téléphoniques internationales seront mises à notre disposition pour communiquer en permanence avec nos familles ;

4°- que nos familles peuvent nous rejoindre à tout moment au Burkina avec prise en charge des frais de séjour et de voyage ;

5°-que nous serions entièrement libres de nos mouvements.

Il est regrettable de constater que ces promesses ne sont pas tenues.

Après 19 mois d’exil, nous ne voyons encore aucune solution à notre problème.

Notre interlocuteur, à l’exception des rares entrevues du début, nous ne l’avons plus revu depuis. Nos contacts avec les autorités sont réduits au plus bas niveau de l’échelle. Nos interlocuteurs ne sont rien d’autres que les militaires qui nous surveillent.

Nos familles ont des difficultés pour venir et parmi celles qui sont venues, seul le voyage de l’épouse était pris en charge. Les problèmes de logement ont contraint certains à loger à l’hôtel à leurs frais. La ligne internationale nous a été supprimée et compensée par une allocation disproportionnée à nos besoins…Nous n’avons pas l’entière liberté de mouvement. Nos relations et nos déplacements sont soumis à un contrôle rigoureux.

Ayant souhaité vous entretenir de ces problèmes, il n’a pas été donné suite à ma demande d’audience.

Nos familles en France mènent une vie difficile sur tous les plans. La scolarité de nos enfants est perturbée à cause de notre absence. Certains ont subi des troubles psychiques ayant entraîné un échec scolaire.

D’autres ont eu des accidents graves sans avoir bénéficié des soins nécessaires en raison des problèmes de sécurité sociale liés à notre absence. Plus grave est la douleur d’apprendre le décès d’un enfant ou d’un parent sans pouvoir assister à ses obsèques.

Nos épouses sont confrontées à des difficultés de tous ordres. Elles ne peuvent à la fois s’occuper de l’éducation des enfants et travailler pour pourvoir à leurs besoins.

Il en résulte que l’injustice qui nous frappe s’étend également à nos enfants en portant gravement atteinte à leurs droits, notamment le droit de vivre dans l’union avec leurs parents, et ce, conformément aux dispositions de la convention relative aux droits de l’enfant ;

Outre le bouleversement de notre vie familiale, nous avons subi des dommages matériels considérables en raison de notre éloignement ; Certains parmi nous ont vu leurs activités commerciales et professionnelles suspendues ; ils sont confrontés à des charges locatives et sociales énormes alors qu’ils ont perdu tout revenu ;

D’autres ont déjà perdu leurs fonds de commerce, leurs activités, leurs affaires et leurs capitaux.

Et plus le temps passe, plus la situation s’aggrave et les problèmes se multiplient, y compris le risque de divorce ou de séparation judiciaire. On se demande jusqu’à quand cette situation va durer ?

Il est surprenant d’observer qu’on assiste depuis quelques temps à des manœuvres sournoises nous incitant à partir pour je ne sais quelle destination avec, en échange, une prime d’un million de francs cfa et des faux documents.

On se demande qui est à l’origine de cette malheureuse initiative…Est-ce de cette façon que va prendre fin notre destinée ? Est-ce à ce prix que nos droits vont être bradés ? Peut-on effacer d’un seul trait les épisodes obscurs d’une histoire jalonnée de violations spectaculaires et d’atteintes aux droits et à la dignité de la personne humaine ? L’histoire retiendra certes que le pays des hommes intègres a servi de lieu de déportation des expulsés de Folembray.

Il ne fait pas de doute que notre présence sur le sol du Burkina engage plus ou moins votre responsabilité en tant que Chef d’État et c’est pourquoi nous vous adressons cette requête pour vous demander d’user de votre autorité afin de faire cesser cet arbitraire qui n’a que trop duré.

Veuillez agréer, monsieur le président, l’assurance de ma haute considération. Ahmed Simozrag, avocat


ISLAMISTES EXPULSES AU BURKINA

2e anniversaire dans la misère et l’angoisse

(Journal du Soir 4 septembre 1996)

Voilà deux ans que les islamistes expulsés de la prison de Folembray (nord de la France) ont atterri au Burkina. La première année s’est déroulée dans l’abondance. Cependant, depuis mai 96, nos indésirables « barbus » ne reçoivent plus de l’Hexagone. Me Ahmed Simozrag, avocat du FIS (Front islamique du salut dissous), un des expulsés, nous parle de leur situation, qui n’est pas des plus enviables.

- Le Journal du soir (J.S) : Deux ans après votre expulsion au Burkina Faso, dans quelle situation vivez-vous ?

- Ahmed Simozrag (A.S) : notre situation est vraiment ambiguë. Depuis le mois de mai, date à laquelle la France a commencé à ne plus s’occuper de nous, il n’y a pas eu d’amélioration. Nous vivons au jour le jour. Nous ne voyons pas de solution à l’avenir, sauf l’histoire de passeport que j’ai eu à évoquer dans la lettre que j’ai adressée au président Blaise Compaoré. Il y a toujours ces tractations sournoises. Celui qui veut un passeport, on peut lui en trouver plus un visa, pour qu’il quitte le Burkina.

- J. S. : Qu’attendez-vous donc pour partir, vous qui avez toujours voulu quitter le Burkina ?

- A.S. : Partir où ? Il ne faut pas oublier que la plupart de ceux d’entre nous qui sont restés au Burkina ont des liens familiaux en France. Nous avons des enfants français. Moi par exemple, mes enfants sont venus passer leurs vacances au Burkina cette année. J’ai cinq enfants français. Alors comment chasser le père et laisser les enfants ? Ils n’avaient qu’à expulser toute la famille. Et je ne suis pas le seul dans ce cas. Le Marocain qui est avec nous en a 8, tous des Français. C’est une situation vraiment lamentable, c’est paradoxal.

- J.S. : Vous étiez 20 personnes expulsées au Burkina en 1994. Combien êtes-vous présentement ?

- A.S. : Nous sommes 11 parce qu’il y a eu deux de retours. Il y a deux d’entre nous qui ont essayé de traverser l’Afrique et ils ont été refoulés. L’un d’entre eux a voulu débarquer en Belgique et il a été réexpulsé au Burkina.

- J.S. :Peut-on connaître leur nom ?

- A.S. :Peut-être que cela ne leur plaira pas de publier leur nom dans la presse. Je peux cependant vous donner le nom de M. Rachid Tounsi. Ce dernier a été incarcéré au Ghana et il a attrapé une maladie dans sa cellule, à cause des conditions de détention qui sont désastreuses. On l’a retenu pendant 10 jours avant de le reconduire au Burkina.

- J.S : Il n’a donc pas pu arriver en Belgique ?

- A.S : Non, c’est un autre qui voulait aller en Belgique. Il a d’ailleurs été arrêté en Italie où il a voulu faire escale, et c’est de là-bas qu’il a été renvoyé au Burkina. C’est vraiment catastrophique et on espère que la France trouvera une solution à notre problème. Car cela est contraire aux règles du droit international.

- J.S. : Pourquoi ne pas retourner en Algérie ?
- A.S : On ne peut pas aller en Algérie, on risque d’être arrêté. Vous savez, la situation ne s’améliore pas en Algérie.

- J.S. :Jusqu’à présent votre ambassade au Burkina ne s’occupe pas de vous ?

- AS : Jamais. C’est comme si nous n’étions pas des Algériens

- J.S : Et les autorités burkinabé ?

- A.S : Il y a des agents de sécurité comme d’habitude, mais il n’y a pas d’interlocuteur. On a téléphoné à plusieurs reprises au capitaine KERE qui est chargé de gérer notre situation, mais il est introuvable. On a l’impression qu’il esquive notre appel.

- J.S : quelques uns d’entre vous ont-ils trouvé du boulot sur place à Ouagadougou ?

- A.S : Non, je ne crois pas. Jusqu’à l’heure actuelle, il n’y a pas de boulot.

- J.S : Que disent à présent les autorités françaises ?

- A.S : Rien. C’est comme si elles avaient fini avec nous ; on a l’impression. Elles ne nous l’ont pas dit expressément, mais cela se sent. Cela fait partie de l’arbitraire dont nous sommes victimes. Séparer des familles entières, j’allais dire que c’est inhumain.

- J.S : Mais il n’y a aucune réaction des Algériens à l’étranger, ce qui est curieux ?

- A.S : Je ne sais pas. Ils ont peut-être peur, parce qu’il y a trop d’expulsions maintenant. C’est bizarre en ce qui nous concerne.

- J.S : M. Rabah Kébir, le porte-parole du FIS à l’étranger, lui non plus ne se fait pas entendre ?

- A.S : Rabah Kébir a des problèmes pour régulariser sa situation en Allemagne. Il n’a certainement pas la possibilité d’intervenir pour nous.

- J.S : Donc, on vous a complètement lâchés ?

- A.S : C’est difficile d’expliquer ce silence.

- J.S : Et vos familles qui sont restées en France ; ne mènent-elles pas des actions pour que vous retourniez auprès d’elles ?

- A.S : Jusqu’à présent non. Ce sont nos avocats qui continuent de mener les actions. Mais les contacts deviennent de plus en plus infimes. Ils sont moins fréquents qu’auparavant.

- J.S : En conclusion, on peut dire que tout le monde est fatigué de vous.

- A.S : c’est un peu çà. C’est comme s’il n’y a pas de solution juridique.

- J.S : Que pensez-vous du problème des sans papiers de l’église Saint-Bernard de Paris ?

- A.S : J’ai particulièrement salué la mobilisation spontanée des gens pour soutenir les sans-papiers dans leur lutte. Mais ce que nous ne comprenons pas, c’est que nous, nous avons été expulsés pendant que nous étions en règle. Il y a des gens qui ont des cartes de séjour de 10 ans. Mais on n’a constaté aucune mobilisation pour défendre notre cause. On aimerait savoir pourquoi.


Ouagadougou, le 25 Novembre 1996

Lettre à Monsieur Jacques CHIRAC

Président de la République Française

Monsieur Le Président,

En souhaitant plein succès au sommet France Afrique, nous voudrions avoir l’honneur de saisir cette précieuse occasion pour vous faire part du caractère arbitraire de notre exil au Burkina.

Après une série d’interpellations, d’assignation à résidence et d’internement à la caserne de Folembray, nous avons été expulsés vers le Burkina Faso en date du 31 Août 1994 dans des conditions intolérables.

Notre expulsion s’est déroulée de manière tellement autoritaire et expéditive qu’il n’a été tenu compte ni de notre innocence réelle et présumée ni de nos droits les plus élémentaires y compris le droit d’informer nos familles et de constituer des avocats puisque nous n’avions pris connaissance de la décision qu’à l’embarquement.

Ainsi, sur le plan des principes, il nous semble évident, Monsieur Le Président, que rien ne justifie une telle méthode de pouvoir à fortiori dans un État de droit. Quant aux motifs, ils sont dénués de tout fondement, dans la mesure où il nous est vaguement reproché d’appartenir à un mouvement, sans préciser lequel, qui prône la violence et le terrorisme.

En effet, il s’agit d’une simple mesure de circonstance davantage motivée par des considérations électoralistes que par une quelconque culpabilité basée sur des faits précis et réellement établis.

II est vrai que les évènements d’Algérie nous ont amenés à prendre position contre la violence et les exactions du régime par suite de l’interruption du processus électoral dans ce pays, mais il n’empêche cependant que nous avions agi en plein accord avec les traditions de liberté de la France et conformément aux lois françaises.

Or, il est certain que tout ce qui nous est reproché se résume en une simple question d’opinion et que nous n’avions à aucun moment contrevenu aux lois françaises ni tenté d’agir contre les intérêts de la France.

En tout état de cause, il y a pour ce faire une justice en France, par conséquent on ne demanderait pas mieux que d’être jugé en cas d’infraction. Point n’est besoin de vous signaler, Monsieur Le Président, que notre éloignement a engendré de graves conséquences sur la situation matérielle et scolaire de nos enfants en France.

C’est pourquoi, à l’occasion de ce sommet que nous avions tant attendu, compte tenu de vos qualités d’homme de principes et de justice, nous avons l’honneur de vous soumettre notre problème, dans l’espoir qu’une solution y soit apportée.

Veuillez agréer, Monsieur Le Président, l’expression de notre haute considération.

Pour les expulsés,

Ahmed Simozrag

(Journal du Soir 5.12.1996)


Le désœuvrement burkinabé des exilés de Folembray

(Le Figaro 9.12.1996)

Neuf des dix-neuf islamistes expulsés en septembre 1994 vers l’Afrique sont toujours à Ouagadougou.

Les islamistes de Folembray (Aisne), expulsés vers le Burkina Faso en septembre 1994 souhaitent attirer l’attention sur leur cas à l’occasion du dernier sommet franco-africain. Ils y sont parvenus, mais la bombe du RER a anéanti leur espoir de retour en France. Me Ahmed Simozrag, 54 ans, l’un des neuf éloignés encore présents à Ouagadougou en convient : « Cet attentat tombe vraiment mal. »

Au lendemain de la réunion des chefs d’État, les islamistes sont toujours sous surveillance dans leurs villas du quartier de Socogib, à la périphérie de la ville. L’accès aux maisons est officiellement interdit aux visiteurs. Il faut donc escalader le mur d’enceinte et entrer par une porte dérobée pour accéder au salon de Me Simozrag. L’entretien est bref. Les anges gardiens de l’islamiste – trois policiers en civil – sont dans le jardin. « Je me suis habitué à eux, ça me fait un peu de compagnie », dit cet ancien ami d’Abbassi Madani, le leader islamique du FIS.

- Simozrag refuse de se prononcer sur l’attentat de Paris, faute « d’informations et d’éléments d’appréciation », mais il se déclare par principe « contre la violence ». Ses préoccupations sont en fait plus terre à terre. L’avocat se plaint de ses conditions de vie : « Tout est restreint. Les payements effectués par la France sont stoppés depuis avril. Avant cette date, un trésorier burkinabé venait me verser à chaque début de mois 600.000 francs CFA (environ 6000 francs), il y avait 300 000 francs pour la nourriture et 300 000 pour le téléphone. Je n’ai plus droit qu’à la moitié, c’est à peine suffisant pour me nourrir. »

Décrit par les services de renseignements français comme le grand argentier du FIS en exil, Simozrag a fêté avec amertume, en novembre, ses trois ans de liberté surveillée. L’Algérien a été assigné à résidence au fin fond de la Lozère dès la première vague d’interpellations dans les milieux islamistes, en novembre 1993. Son nom était à l’époque apparu dans des montages financiers occultes passant par la Suisse.

Puis Simozrag avait été conduit en août 1994 à Folembray, avant d’être expulsé, avec dix-neuf autres militants ou sympathisants du FIS et du GIA, vers le Burkina faso. « La justice française n’a rien à me reprocher. Je suis victime d’une décision politique arbitraire de l’ex-ministre de l’intérieur, Charles Pasqua. Je veux rentrer à Paris pour retrouver ma femme et mes enfants », plaide-t-il. Dans sa villa, Simozrag passe ses journées à regarder la télévision, écouter la radio et lire le Coran. Ses rares sorties sont pour la mosquée.

Lassitude

Lui, il ne s’est pas intégré. Certains de ses compagnons préfèrent les boîtes de nuit et les « maquis », ces dancings en plein air où se produisent des orchestres locaux. Très strict il y a deux ans lors du séjour des exilés à l’hôtel de luxe OK inn, l’encadrement politique s’est, semble-t-il, progressivement relâché. L’un des expulsés vit avec une Africaine et envisage de se marier. Un autre noctambule, Mohamed Doumi, cohabite avec Saker Omar, l’ancien Imam d’Annonay, en Savoie, Rachid Tounsi, un idéologue, et khaled Sedjrari, « un bon musulman doit éviter la débauche et ne pas boire d’alcool. Mais, que voulez-vous ? La nature humaine est faible, commente, fataliste, Simozrag.

Pour lui, ces anecdotes sont la preuve que les expulsions étaient arbitraires. « Il y avait parmi nous des islamistes entre guillemets et des islamistes entre parenthèses », plaisante-t-il.

Elles témoignent aussi de la lassitude des exilés. La semaine dernière, Mohamed Doumi a ainsi tenté de s’enfuir. Il a rejoint Moscou par avion avec de faux papiers, mais les russes l’ont renvoyé à la case départ. Onze de ses camarades ont eu plus de chance. Les premiers candidats au voyage ont quitté le pays clandestinement par la route. L’un d’eux, Jaffar el-Houari, le président de la Fraternité algérienne en France (FAF), la vitrine associative du FIS, s’est installé à Londres. Les derniers partants ont embarqué à l’aéroport.

Lassés d’entretenir leurs hôtes, les Burkinabés préfèrent fermer les yeux sur ces départs au compte-gouttes. Avant le sommet, Simozrag a écrit à Jacques Chirac. Sa lettre est restée sans réponse. « Ce matin, j’ai dit à mon geôlier que je dois faire mes valises », conclut l’avocat.

Thierry OBERLE, Le Figaro 9/12/1996


Carnage de la prison de Sarkadji

(le Monde daté du mois de mars 1995)

Le groupe des expulsés de France est vivement indigné par l’horrible carnage de la prison de Sarjkadji où près d’une centaine de détenus ont trouvé la mort dans des conditions cruelles et inhumaines.

Le jeune SIMOZRAG Mohamed Yassine âgé de 24 ans, dont le père est l’un des déportés au Burkina, a été lâchement assassiné au cours de cette sanglante répression. Ce dernier fût arrêté le 23 Juillet 1993 à la place de son père, avocat du FIS et fût atrocement torturé pendant 28 jours. La nouvelle de son assassinat vient de nous parvenir par l’intermédiaire de ses avocats à Alger.

Son corps, se trouvant dans un tas de cadavres déchiquetés et calcinés, n’a pu être identifié.

Le Collectif de défense des détenus a demandé sans succès la constitution d’une commission d’enquête indépendante.

Nous réprouvons avec force cet assassinat collectif dont le scénario est curieusement identique à celui de la prison de Berouaguia qui a eu lieu en novembre 1994.

La prétendue tentative d’évasion n’est qu’un prétexte pour justifier cette tuerie massive. Quand on sait que des prisonniers d’opinion étaient récemment ramenés d’autres prisons comme c’est le cas pour Cheikh Cherrati , Tadjouri, Remit ou encore du jeune SIMOZRAG Mohamed Yassine et regroupés à Sarkadji où s’est déroulé le carnage.

Quand on sait que des prisonniers étaient trouvés morts dans leurs cellules d’isolement. Quand on sait que des avocats du Collectif de défense ont été délibérément entravés dans l’exercice de leur profession, on comprend alors que ce massacre était manifestement prémédité et que le prétexte de mutinerie n’est qu’un alibi.

En conséquence, nous demandons la constitution d’une commission d’enquête neutre et indépendante pour faire la lumière sur la vérité des deux drames similaires des prisons de Sarkadji et Berouaguia, afin de déterminer les responsabilités.

La communauté internationale et les organisations humanitaires doivent prendre leur responsabilité au nom de l’humanité toute entière et de l’histoire afin qu’il soit mis un terme à la barbarie, aux massacres d’innocents par la junte militaire en Algérie.

Nous interpellons la conscience humaine internationale pour agir comme un seul homme afin de faire cesser la barbarie du régime algérien et d’interrompre toute aide et tout soutien politique et financier en sa faveur.

Nous sommes confrontés à des faits extrêmement graves passibles du tribunal pénal international à l’instar du génocide du Rwanda, de la Bosnie ou d’autres crimes contre l’humanité.

Au moment où l’on ne cesse de commémorer à cor et à cri des faits lointains ayant maintes fois mobilisé l’opinion, certains médias gardent curieusement le silence sur des évènements aussi gravissimes qui endeuillent, chaque jour, des centaines voire des milliers d’algériens.

Ahmed SIMOZRAG


Le président Chirac interpellé

(le Journal du Soir 5.12.1996)

A l‘occasion du XIX sommet des chefs d’État de France et d’Afrique, les islamistes algériens déportés de Folembray ( nord de la France ) vers le Burkina en Août 1994, veulent faire entendre leur voix. Ils ont écrit au ministre français de l’intérieur, M. Jean Louis Debré pour demander « réparation des injustices dont ils sont victimes, depuis leur débarquement forcé à Ouagadougou ».Le Journal du soir a saisi l’occasion pour poser quelques questions à Me Simozrag, porte-parole des déportés.

- Le journal du soir : Comment se présente votre situation au Burkina actuellement ?

- Ahmed Simozrag (A.S) : Sur les 20 que nous étions au départ de notre déportation le 31 août 1994, nous ne restons plus que 8. Il y en a deux qui viennent de partir pour Londres. Seulement, il y a un d’entre eux qui a des problèmes et qui risque d’être refoulé.

On peut dire que nous sommes 8 comme on peut dire que nous sommes 9. Ceux qui sont restés sur place ont pour la plupart des familles en France et ne peuvent donc pas prendre une décision d’’aller chercher un asile ailleurs et compromettre la scolarité de leurs enfants. En étant ici au Burkina, nous pouvons continuer de suivre notre situation juridique en France.

C’est la raison essentielle pour laquelle nous sommes toujours là. Jusqu’à présent nous avons exercé des recours, le conseil d’État n’a pas encore statué ; d’une part nous attendons la suite des recours, d’autre part nous avons l’espoir qu’une solution politique sera trouvée à notre problème.

- Le journal du soir : Au cas où le gouvernement algérien sera représenté au sommet France-Afrique, quel message avez-vous à son endroit ?

- A.S : Nous n’avons rien à dire au gouvernement algérien ; nous ne le reconnaissons même pas. Pour nous c’est un gouvernement illégitime et nous n’avons aucun rapport avec lui. Nous n’en voulons même pas. Nous sommes des opposants politiques, comment voulez-vous que nous ayons des choses à dire au gouvernement algérien ? C’est un gouvernement installé par la France. C’est le résultat des fraudes et trucages enregistrés lors des élections.

- Le journal du soir : Ne pensez-vous pas que vous êtes trop durs envers le gouvernement algérien, à un moment où les hostilités semblent se calmer dans votre pays ?

- A.S : Il n’est pas question ! Nous luttons pour un idéal et il n’y a pas lieu de tergiverser là-dessus.

- Le journal du soir : Est-ce que vous n’êtes pas victimes de votre idéal finalement ?

- A.S : Ça ne fait rien si nous sommes victimes de notre idéal ; c’est la vie comme ça, on n’y peut rien. Quand on a le sentiment de militer pour une cause juste même si on est victime, on assume ; ça c’est du côté de l’Algérie. Du côté de la France ça n’a rien à voir, notre idéal nous concerne.

- Le journal du soir : Avez-vous un message à adresser au président français qui viendra pour le sommet ?

- A .S : Nous avons écrit une lettre à Chirac ; nous espérons qu’il va la recevoir. Nous lui avons dit que nous sommes victimes d’injustice, que notre expulsion de la France est contraire aux principes des droits de l’homme. Nous lui avons demandé de régler notre problème.

- Le journal du soir : Votre déportation s’est faite sous le gouvernement d’Edouard Balladur, pensez-vous que le tandem Chirac-Jupé peut faire quelque chose pour vous ?

- A.S : Compte tenu du fait que le gouvernement actuel est en train de reformer tous les textes anti-démocratiques ; nous pensons et espérons que notre cas sera aussi revu. Que les injustices qui nous frappent vont être revues dans le cadre de ces réformes engagées par le président Chirac.

- Le journal du soir : Vous êtes au Burkina, une terre d’asile où il y a la paix et où il fait bon vivre. Pourquoi voulez-vous retourner en France ?

- A.S : en France, nous avons nos familles, nous avons des enfants qui vont à l’école, on ne peut pas les déplacer, cela perturbera énormément leur scolarité. Et puis, nous avons des biens en France ; vous savez, ce n’est pas facile de vendre des biens et d’aller recommencer à zéro. Et ce n’est pas facile de changer la situation comme ça du jour au lendemain.

- Le journal du soir : Avez-vous un message pour le gouvernement burkinabé ?

- A.S : Le gouvernement burkinabé nous a acceptés et nous a hébergés jusqu’ à présent, nous le remercions. Nous allons lui demander de poursuivre la médiation auprès du gouvernement français afin de trouver une issue définitive à notre problème.

Si le Burkina n’avait pas accepté notre accueil, peut-être que nous serions toujours assignés à résidence en France. Il y a certains de nos collègues qui y sont restés parce qu’ils n’ont pas trouvé de terre d’accueil. Au moins en France, ils ont la possibilité de recevoir fréquemment la visite de leurs enfants, ce qui n’est pas le cas ici au Burkina. Vous savez que çà coûte très cher de faire venir quelqu’un de France au Burkina.

Nous demandons au gouvernement burkinabé de faire en sorte que notre problème fasse …


Nos Algériens

(L’Indépendant 29 septembre 1998)

Que sont devenus nos Algériens ? Car le Burkina a des Algériens bien à lui, tout seul. Cadeaux de la grande et riche coopération française, ils peuvent être aujourd’hui comptabilisés au titre de l’aide généreuse française au développement ; ou simplement comme des acquis de la savante diplomatie de développement inventée par le pouvoir burkinabé.

Que sont-ils devenus nos anonymes « hôtes », déportés en colonie de Haute-Volta par la métropole, exactement comme la France déportait les indigènes d’Afrique de l’Ouest vers les îles de l’Ogoué et du Congo ?

Que sont-ils devenus nos Algériens venus goûter les délices du néo-humanisme burkinabé dont les mérites sont tant vantés à travers le continent : chez les Touaregs du Mali et du Niger, les Nkrans du Libéria, les Mandés de Sierra Léone etc ?

Tout ce que les Burkinabé savent, c’est qu’ils sont toujours à Ouagadougou, physiquement marqués par le soleil, l’exil, la pauvreté, plus exactement l’hospitalité et l’humanisme burkinabé. Nous savons partager ce que nous avons le plus : notre misère, la matérielle.

Nous revenons sur le cas de nos Algériens pour trois raisons. Lesquelles ? Il y a exactement quatre ans que la France de Charles Pasqua expulsait vers le Burkina des Algériens préalablement arrêtés et séquestrés à Folembray parce que soupçonnés de terrorisme ou de complicité de terrorisme.

Le Burkina les avait reçus en arguant de son « humanisme à l’endroit de ces frères africains ». Tout avait été dit pour condamner cette ingérence malheureuse de notre pays dans les affaires françaises et algériennes. Même des pays reconnus comme des territoires français d’outre –mer ont refusé de recevoir ces expulsés.

A l’époque, nous avions trouvé que cette façon d’agir de la France était une démonstration à la face du monde que Paris tient très bien ses colonies, à telle enseigne qu’il leur fait faire ce qu’il veut. Un pays souverain, digne de ce nom ne peut pas accepter qu’un autre pays souverain expulse ses indésirables chez lui, de surcroît des étrangers soupçonnés d’être des terroristes ou soutenant des terroristes.

L’image avait été tout trouvée à l’époque : « Le Burkina Faso est une prison française ». Paris y envoie des détenus comme nous envoyons les nôtres à Baporo, à Boromo.

Bien que vexante, cette image n’eut pas d’échos au niveau de nos responsables. Ils feraient pire pour rester dans les bonnes grâces de Paris. Mais voilà quatre ans pleins que dure cette présence des Algériens chez nous.

En France les gouvernements changent mais les colonies demeurent. Il est vrai que pour l’opinion publique burkinabé, nous n’avons pas encore ce réflexe de la protestation. Le pouvoir étant instable par essence, toute manifestation « vise à le déstabiliser ». Seulement, il faut que la société civile burkinabé dans toutes ses composantes attire l’attention du pouvoir sur certaines situations dans lesquelles nous perdons en dignité, en honneur et même en sécurité.

C’est la première raison pour laquelle nous revenons aujourd’hui sur ces Algériens expulsés de France et séquestrés à Ouagadougou.

Nous disons séquestrés parce qu’ils ne peuvent pas aller et venir en dehors de Ouagadougou. Ceux d’entre eux qui l’ont tenté ont été ramenés à Ouagadougou. Même sans avoir été exilé, chacun de nous peut imaginer les frustrations que l’on peut ressentir avec une telle entrave à la liberté.

Tout d’abord, ils n’ont pas choisi de vivre à Ouagadougou, pire ils ne peuvent pas en sortir. Une prison a beau être aussi grande qu’une ville comme Ouagadougou, elle demeure une prison. Une deuxième raison nous fait revenir sur nos Algériens.

Il y a quatre ans qu’ils sont séquestrés chez nous. S’ils avaient commis des actes terroristes, nous nous disons qu’en quatre ans d’investigations, Paris aurait établi leur culpabilité. Si réellement, ils sont impliqués dans des attentats, que la France les reprenne et les juge pour le ou les délits qu’ils ont commis. Combien de terroristes croupissent dans les prisons françaises ?

Pourquoi avoir choisi de garder ceux-ci seulement au Burkina ?

Nous nous attendions depuis quatre ans que certains d’entre eux fussent cités comme acteurs ou témoins d’un attentat, que l’un d’entre eux ait son nom mêlé soit de près ou de loin à un quelconque attentat ou à un réseau terroriste démantelé en France ou en Europe. Mais rien !

La France a un juge spécialisé dans les affaires terroristes. Ce n’est pas notre cas, si le fameux magistrat a trouvé une connexion quelconque entre un réseau de terroristes et nos Algériens, qu’il les fasse rapatrier à Paris pour les entendre. Nous ne voyons pas pourquoi il faut laisser des terroristes ou des complices de terroristes en liberté.

Mais si en quatre ans, rien n’a été établi confirmant le « terrorisme » de nos Algériens alors qu’ils ont laissé leurs biens et leur famille. Ce qu’ils vont devenir ne nous intéresse pas. Il y a lieu seulement qu’ils retournent d’où ils sont venus. C’est leur droit le plus humain, le plus élémentaire.

Une troisième raison pour revenir sur ce problème est son implication ou les implications qu’il peut avoir dans la vie nationale.

L’Algérie est un pays en proie à la guerre civile. C’est dire donc que les uns et les autres ont leurs alliés et leurs ennemis. Des informations dignes de foi disent que parmi nos Algériens, certains ont eu des parents tués en Algérie. Tout laisse croire que si nos Algériens étaient des terroristes, il serait probable que leurs amis tentent quelque chose contre le Burkina en représailles.

Si rien n’est fait de ce côté jusque là, c’est parce que ces expulsés de France n’ont pas de relations avec des terroristes. Ils auraient pu nous punir pour notre « hospitalité ».

Mais qui sait s’ils ne le deviendront pas un jour, car personne ne naît terroriste, on le devient si certaines conditions sont réunies. Quand on traque l’homme jusqu’à ses derniers retranchements, quand on lui enlève le moindre espoir d’un destin digne de ce nom, il peut avoir peur de vivre, c’est-à-dire qu’il n’a plus peur de mourir. Ainsi naît le terrorisme.

Et l’État burkinabé est en train de créer les conditions d’un terrorisme en maintenant ces Algériens chez nous.

Une des quatre raison et non la moindre est que le pouvoir burkinabé doit avoir un semblant d’orgueil et d’amour pour la patrie. Il est vrai que nous restons une colonie française, que Paris est notre principal bailleur de fonds, mais il n’en demeure pas moins que le Burkina a connu un certain respect de la part de la France à un certain moment de l’histoire.

Souvenons-nous qu’il y a plus de trente ans, notre premier président, Yaméogo rejeta l’armée française au moment où les autres pays d’Afrique francophone ont choisi d’abriter des bases françaises chez eux.

Reconnaissons que c’était là un acte de dignité et de souveraineté. Souvenons-nous qu’il y a eu une certaine résistance face à la France de Mitterrand, donneuse de leçons au temps de la révolution. A Vitel par exemple !

Il est vrai qu’il n’est pas donné à tout le monde d’oser affronter le courroux de la France en opposant un refus à sa décision « d’interner »ces Algériens chez nous. Mais tout de même, çà fait quatre ans que çà dure. On peut avoir aujourd’hui le courage de remettre à la France ses expulsés.

Les arguments ne manquent pas : le manque de chef d’accusation officielle, les crimes commis contre certains parents de nos Algériens, le refus d’impliquer notre pays dans le tourbillon du terrorisme d’aujourd’hui et de demain.

Surtout qu’il nous revient que la France qui avait commencé à financer l’entretien de ses prisonniers de Ouagadougou a coupé les vivres. Il revient au Burkina désormais de pourvoir à l’alimentation et à la santé des prisonniers et c’est le budget des contribuables burkinabé qui est saigné pour payer la politique française (intérieure et extérieure) ? C’est tout de même incroyable.

Non seulement du côté de nos hôtes, les cent mille francs qui leur seraient alloués mensuellement pour leurs besoins sont insignifiants parce que la plupart d’entre eux avaient un revenu substantiel en France, mais de notre côté cette somme est importante à cause de notre pauvreté.

C’est dire donc que dans toute cette affaire, c’est le Burkina et les expulsés qui paient. Notre pays n’a aucun bonheur ; aucune gloire à séquestrer des innocents (jusqu’à preuve du contraire) arrachés à leur famille parce qu’un ministre de l’intérieur français l’a voulu et l’a imposé à ses colonisés burkinabé.

Il est grand temps que nous remettions nos Algériens à celui qui nous les avait donnés. Nous restons convaincus que la pire des conséquences dans cette affaire n’est pas encore arrivé.

Pour le moment, ce sont les expulsés qui paient. Psychologiquement, moralement et matériellement ils sont lessivés. « Notre sécurité alimentaire n’est point garantie et tout ce qu’on nous donne pour nous soigner, c’est du paracétamol et de la nivaquine », nous a dit l’un d’eux. Nous avons beau être une colonie française, au moins « notre gouverneur » peut poser le cas de nos Algériens à la métropole : « si y ou plaît patron, qu’est-ce que devant faire de Larbes-à ? »

Peut-être nos autorités ne se rendent-elles pas compte, c’est par ces genres d’acte que l’on connaîtra de l’extérieur le séreux et la responsabilité du régime. Car sur tous les plans (politiquement, humainement, diplomatiquement) , il n’y a aucune raison pour que nous continuions quatre ans après à rester une prison pour des Algériens.

Un peu de tenue, messieurs ! Si c’est pour prouver à la France votre allégeance et votre amitié, nous pensons que quatre années suffisent.

Maintenant il vous reste à respecter l’honneur et la dignité de votre peuple en reconnaissant la souveraineté extérieure.

Le gouvernement français qui nous a refilé les Algériens n’est plus là. Nous savons que la France a toujours la même politique coloniale, mais par rapport à l’Algérie les avis sont partagés en l’espèce. Alors posons à nouveau le problème à nos ‘‘chefs’’.

Ayant une seule chose à l’esprit : le départ des Algériens de chez nous est un acte de souveraineté. Quatre ans, ça suffit ! Et nous restons persuadés qu’un président de l’OUA ne fait pas une mauvaise chose en rappelant aux uns et aux autres que les peuples africains aspirent à l’indépendance et à la souveraineté internationale. Continuer à demeurer une colonie-prison de la France n’est pas la meilleure manière de le démontrer.