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Déportation au Burkina Faso : Réactions et conséquences : 5ème Partie

Publication en ligne : mercredi 14 décembre 2011, par Maître Simozrag

Oubliés depuis 5 ans au Sahel

OUAGADOUGOU, 30 août (AFP) – Le 31 août 1994, la France décidait l’expulsion en « urgence absolue » de vingt islamistes présumés, 19 Algériens et un marocain, vers le Burkina Faso.

Cinq ans après, sept d’entre eux vivent toujours à Ouagadougou, « oubliés de tous », tandis que les autres ont trouvé refuge dans divers pays d’Europe. Regroupés dans une caserne désaffectée à Folembray, dans l’Aisne (nord de la France), ils avaient été assignés à résidence peu après l’assassinat à Alger de cinq agents diplomatiques français, puis expulsés sur ordre du ministre de l’intérieur de l’époque, Charles Pasqua.

Parmi eux se trouvaient des militants du Front islamique du salut (FIS), des proches du groupe islamique armé (GIA), de simples sympathisants, mais aussi des Algériens qui jusqu’à aujourd’hui affirment n’avoir aucun lien avec les mouvements islamistes.

Pendant un peu plus de deux ans, la France a assuré leur prise en charge, payant la note de l’hôtel cossu où ils ont été hébergés deux mois, puis leur donnant un petit pécule lorsqu’ils ont été relogés à moindre frais dans des villas appartenant à l’État burkinabé.

Depuis mai 1996, selon les autorités françaises et burkinabé, leur prise en charge est assurée entièrement par le pays d’accueil, parmi les plus pauvres du monde, qui leur offre le logement, un cuisinier, les soins prodigués par le médecin de la présidence et 3.000 FF d’argent de poche.

En octobre 1998, quand le Burkina a accepté d’accueillir Ahmed ZAOUI, un autre membre du FIS, expulsé de Suisse, il a demandé des garanties aux autorités helvétiques.

M. ZAOUI, contrairement aux « Folembristes » a été expulsé avec femme et enfants et la Suisse a promis de payer hébergement, sécurité, frais de scolarité et médicaux ainsi que l’argent de poche (8.000 FF par mois) pendant tout le séjour.

La majorité des expulsés de Folembray ont choisi de quitter le Burkina, avec l’accord des autorités locales qui ont toujours assuré qu’ils étaient « libres de leurs mouvements », et sans que la France ne s’y oppose.

« On nous a donné des passeports nigériens, avec de fausses identités, ou on s’est débrouillé pour acheter des passeports sud-africains sur le marché », explique l’un d’eux qui conserve encore trois des sept passeports qu’il a obtenu en cinq ans.

Peu avant le sommet France-Afrique organisé à Ouagadougou en novembre 1996, « la France nous a proposé environ 4 millions de F CFA (40.000 FF) pour que nous quittions le pays avant la réunion », affirme un autre. En cinq ans, 13 ont ainsi quitté le Burkina. La plupart vivent en Grande Bretagne, d’autres en Suisse et un en Hollande.

Ceux qui sont restés réclament toujours de pouvoir rentrer en France, où pour la plupart ils ont laissé leur famille, leurs biens et leurs activités professionnelles.

« Pour nous, cette déportation est un drame. Nous avons été séparés de nos familles brutalement. Mon fils de 22 ans est mort en 1995 assassiné dans la prison de Sarkadji, en Algérie.

Ma fille de 14 ans s’est jetée du 4ème étage de l’immeuble où nous habitons à Paris, elle est défigurée et est traitée dans un hôpital psychiatrique », raconte Me Ahmed Simozrag, ancien avocat du FIS et porte-parole du groupe.

Certains ont quasiment refait leur vie au Burkina, deux ont épousé des Burkinabé et font du commerce, important des voitures du Togo.

Me Simozrag donne de nombreuses conférences dans le cadre de l’Association des étudiants et élèves musulmans du Burkina et a fondé un « Centre africain de diffusion islamique et scientifique ».

Chaque jeudi depuis deux ans, dans le cadre de ses « activités humanitaires », il se rend à la prison civile de Ouagadougou, la voiture remplie de bassines de riz-sauce préparé par son cuisinier, et sert quelque 250 repas aux détenus qui n’ont pas de famille dans la capitale.

Il espère toujours que la France annulera son arrêté d’expulsion et, pour l’heure, reste sceptique sur une résolution de la crise algérienne. Fabienne POMPEY


« Nous purgeons une peine sans jugement, nous avons été privés du droit élémentaire d’être jugés », a déclaré à l’AFP Me Ahmed Simozrag, un des Algériens expulsés le 31 aout 1994 de Folembray (nord de la France) vers Ouagadougou (Burkina Faso), qui réclame aux États français et burkinabé que cette affaire « soit simplement examinée par une juridiction ».


LE BURKINA EST L’ARRIERE- COUR DES PRISONS FRANCAISES »

L’INVITE : Me Ahmed Simozrag, avocat du FIS en Algérie

Un des déportés de Folembray à Ouagadougou

Vous faites actuellement partie des 14 musulmans expulsés de France en août dernier qui sont toujours au Burkina Faso. Quatre d’entre vous avaient quitté le pays le 16 mars dernier : l’un de ceux-là, Mohammed Benkhaled , est revenu neuf jours après.

Que s’est-il passé ?

Ahmed Simozrag : Etant donné que l’on nous a toujours dit que nous étions libres de nos mouvements, Benkhaled a pris l’initiative de quitter le Burkina Faso.

Il s’est procuré un visa en Côte d’Ivoire, en bonne et due forme, pour la Suisse et pris un avion. Mais son vol malheureusement était en transit par la France.

Il a été arrêté en zone internationale à Roissy. On l’a mis en prison en quelque sorte, puis dans un centre de détention en attendant son retour vers le Burkina Faso.

Il a été brutalisé en France. Le jour de son retour forcé, on lui a passé les menottes pour l’embarquer dans un avion vers Abidjan ; on l’a entouré d’un ruban adhésif pour emballage des pieds jusqu’aux épaules, comme une momie.

On l’a attaché sur un siège à l’arrière de l’appareil et on l’a couvert d’un drap. Seule la tête émergeait.

Arrivé à Abidjan, il a été brutalisé par les forces de sécurité ivoiriennes, mis en prison avec les prisonniers de droit commun pendant deux nuits avant d’être expulsé au Burkina.

On l’a traité comme de la marchandise. Moi je ne serais pas parti dans pareilles circonstances. Mais nos situations sont différentes. Lui voulait rejoindre sa famille.

Pourquoi la France continue-t-elle à payer nos frais de séjour ?

- Comment jugez-vous l’attitude des autorités du Burkina Faso ?

- Dès notre arrivée à l’aéroport, le ministre chargé de mission à la présidence, Salif Diallo, nous a expliqué que le Burkina nous accueillait pour des raisons humanitaires et que ce pays avait voulu nous épargner une expulsion vers l’Algérie où nous risquions pour notre sécurité et notre vie.

Mais le Burkina n’est qu’une arrière-cour des prisons françaises. On voit ici le degré d’influence de la France en Afrique. Il y a eu connivence entre le Burkina et la France afin de faciliter à Pasqua l’exécution de son plan.

- Les Burkinabé ne vous ont-ils pas assuré que vous étiez libres de vos mouvements ?

- Il y a un décalage entre ce qui se dit et ce qui est fait. On nous laisse aller librement en ville mais les gardes de sécurité sont toujours devant nos domiciles.

Nous sommes dans une situation ambiguë. Nous n’avons pas de statut ? Sommes-nous des touristes, des réfugiés politiques ? Des détenus ? Cette situation nous inquiète, nous vivons comme des apatrides.

Et si le Burkina est un pays souverain, pourquoi la France continue-t-elle à payer nos frais ? Si nous étions tout simplement des expulsés, la France aurait dû se désengager.

- Comment voyez-vous l’avenir dans les prochains mois ?

A la mi-décembre, le tribunal administratif de Paris a rejeté ma demande d’annulation de la procédure d’expulsion. J’ai fait appel. J’attends. Notre prochaine échéance maintenant, ce sont les élections en France.

Charles Pasqua règlera-t-il ce problème avant son départ ? Nous l’espérons. Il a pris une décision arbitraire en nous expulsant pour un délit qui n’existe plus en France, qui est le délit d’opinion.

Moi je suis prêt à rentrer même si c’est pour être à nouveau assigné à résidence en attendant mon procès. Nous nous trouvons dans une situation sans précédent dans les annales judiciaires françaises.

Recueillie par Fabienne POMPEY (AFP) à Ouagadougou


Ouagadougou, le 06 Septembre 1999 Ahmed Simozrag

A Monsieur le Ministre de l’Intérieur

S/C De Monsieur l’Ambassadeur de France au Burkina Faso

Objet : Demande d’abrogation de l’arrêté d’expulsion me concernant, Monsieur le Ministre,

Une mesure d’expulsion a été prise à mon encontre par arrêté n° LIB/ETR/5EME/BUREAU du 9 Novembre 1993, exécuté par arrêté n°LIB/ETR/5è Bureau/D.A 3 264 806 AB90/CN du 30Août 1994, date à laquelle fut décidé mon éloignement au Burkina Faso.

Compte tenu de l’expiration d’un délai de cinq ans à compter de l’exécution effective de l’arrêté d’expulsion,

J’ai l’honneur de vous demander l’abrogation dudit arrêté conformément à l’article 23 de l’Ordonnance du 2 Novembre 1945 modifiée.

Cela me permettra de retrouver ma liberté afin de pouvoir subvenir aux besoins de mes quatre enfants mineurs qui ont énormément souffert de mon absence.

Ma fille Razika souffre d’un traumatisme et de séquelles graves après avoir tenté de se suicider en se jetant du 4è étage (ci-joint justification)

Ayant résidé pendant plus de vingt ans en France et régulièrement satisfait à mes obligations administratives et fiscales, je n’ai commis aucune infraction susceptible de motiver une telle sanction.

Dans l’espoir d’une suite favorable, je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma haute considération.

P.J. Copie de l’arrêté contesté

Me Ahmed Simozrag


La France nous a tués, le Burkina nous a enterrés

Ahmed Simozrag avocat du FIS

Six ans d’exil forcé dans un pays où leur séjour a été fortement monnayé par les autorités burkinabé, six ans d’injustice criarde, Ahmed Simozrag et ses camarades n’en peuvent plus.

Ils veulent partir loin d’ici pour être près de leurs familles restées en France ; ils veulent être libres comme tout le monde.

Dans l’interview que nous a accordée celui qui s’est retrouvé au Burkina contre son gré pour avoir commis (l’erreur ?) d’être l’avocat du Front Islamique du Salut (FIS), Ahmed Simozrag veut comprendre l’attitude des autorités burkinabé.

L’Indépendant : Cela fait six ans que vous êtes exilés malgré vous au Burkina Faso, décrivez-nous un peu votre vie au quotidien.

Ahmed Simozrag : Effectivement, le 31 août 2000, cela fait six ans jour pour jour que nous sommes en exil forcé au Burkina. Nous vivons dans une situation illégale, confuse, sans statut, sans papiers, éloignés de nos familles, privés de nos droits les plus élémentaires, privés de liberté. Cet exil a engendré des situations catastrophiques. Sur tous les plans. A notre niveau en tant qu’exilés et surtout au niveau de nos familles restées en France. Nos enfants souffrent énormément de notre absence. Il y a des échecs partout.

Du point de vue scolaire, nos enfants n’ont pas réussi ; sur le plan de la santé, leur situation laisse à désirer. Il y a des frères dont les épouses ont demandé le divorce, et le divorce est consommé. Nos enfants ont grandi sans nous, loin de notre contrôle.

C’est lamentable, c’est indescriptible même. On est presqu’ignoré de nos familles, de nos enfants.

Moi, mes enfants ne me reconnaissent plus et je ne suis pas le seul. Parce qu’ils ont grandi, parce qu’ils ne m’ont pas vu, parce qu’ils ne savent pas pourquoi je suis là ; qu’est-ce que j’ai fait pour être exilé, pour être éloigné, pour être séparé loin d’eux.

C’est une situation extrêmement préjudiciable ; indescriptible et irréparable.

Un exemple : ma fille a tenté de se suicider ; elle s’est jetée du 4e étage.

Cela fait trois ans qu’elle se trouve dans un hôpital psychiatrique. Elle est défigurée ; le mental ne va pas, psychiquement, elle est déséquilibrée.

C’est une situation inhumaine parce que le bannissement est synonyme de mort. Bannir quelqu’un, c’est une condamnation à mort ; même si nous sommes en vie. Etre en vie, sans liberté, sans droit, loin de nos enfants, c’est une vie qui n’a pas de sens.

Notre situation ici est connue. A notre arrivée, vous êtes venus nous voir et vous êtes revenus aujourd’hui, la situation est la même : toujours en résidence surveillée ; toujours sans liberté, toujours dans la confusion la plus totale ; nous n’avons pas de perspectives. Un prisonnier sait combien d’années il passera en prison.

Il sait quand est-ce qu’il va être libéré ; nous, nous ignorons totalement notre avenir.

Nous ne savons pas pour combien de temps nous sommes là.

Nous ne savons pas de quel droit on dépend, quelle est la loi qui nous régit ?

Est-ce la loi du Burkina ? Est-ce le droit international ? Est-ce la loi française ? Est-ce la loi algérienne puisque nous sommes Algériens ? Nous ne savons rien de cela. Notre situation est une première au monde.

Elle ne peut même pas être examinée au regard du droit international. Il faut nous considérer comme des morts-vivants. Parce que nous n’avons pas de liberté ; nous n’avons pas de statut comme tout un chacun.

L’Indépendant : Il était prévu au début de votre arrivée ici au Burkina que la justice se penche sur vos dossiers en France. Qu’en est-il exactement ?

A.S : Ecoutez, quand il s’agit d’une affaire politique, et que la raison d’État s’en mêle, la justice ne peut pas fonctionner normalement. C’est la raison d’État qui prévaut, donc le droit n’a pas son mot à dire.

C’est pourquoi nos dossiers ont été rejetés à la justice. Notre situation doit être examinée d’un point de vue politique.

L’Indépendant : Les changements politiques intervenus en France n’ont-ils pas joué en votre faveur ?

A.S : Apparemment non. Nous avons écrit aux autorités françaises, celles qui sont venues au pouvoir après les Pasqua mais nous n’avons pas eu de réponse.

A maintes reprises, nous avons saisi le ministre de l’intérieur, le chef du gouvernement, le président Chirac, mais sans suite. Pourtant, la loi française stipule qu’une expulsion au bout de 5 ans doit être reconsidérée ; nous avons attiré leur attention sur le fait que les cinq ans sont déjà écoulés et qu’il y a lieu de reconsidérer leur position par une levée de l’expulsion. Nous n’avons pas eu de réponse jusqu’à maintenant.

L’Indépendant : La situation politique s’est quelque peu améliorée en Algérie depuis l’arrivée de Bouteflika à la tête de l’État. Est-ce qu’il n’est pas possible d’envisager votre retour en Algérie ?

A.S : Nous sommes venus d’un pays qui s’appelle la France, nous avons notre situation en France ; nos enfants et nos biens se trouvent en France, et c’est la France qui nous a expulsés. Il faut d’abord régler le problème avec la France.

Nous n’avons pas de problème avec l’Algérie. C’est la France qui nous a envoyés ici, et c’est elle qui doit nous réintégrer, mettre fin à cet arbitraire.

Maintenant en ce qui concerne l’Algérie, je ne vois aucune amélioration. La situation est toujours la même ; les militaires sont toujours aux commandes du pouvoir, le président Bouteflika n’a rien fait jusqu’à maintenant, il y a toujours des prisonniers, il y a toujours des assassinats, il y a toujours l’insécurité, il n’est pas question d’envisager notre retour en Algérie ; du moins pour le moment.

L’indépendant : N’est-il donc pas possible dans ce cas d’aller vivre ailleurs avec plus de liberté ?

A.S : Cela dépend des États qui sont responsables de notre situation ; ça ne dépend pas de nous.

Nous n’avons aucun papier, nous sommes privés de liberté. Si vous n’avez pas de passeport, comment pouvez-vous voyager ? Vous ne pouvez pas aller dans un autre pays, puisque vous n’avez pas de papiers.

La France nous a tués, le Burkina nous a enterrés. Il a rendu facile l’exercice de cet arbitraire.

L’Indépendant : Avez-vous des contacts avec les autorités burkinabé ? A.S : Le contact devient de plus en plus difficile. Depuis un certain temps, il n’y a pratiquement pas de contact ouvert.

Nos doléances ne sont pas écoutées, nous ne sommes pas facilement reçus par nos interlocuteurs, les choses deviennent de plus en plus difficiles. Nous sommes presqu’à l’état d’abandon.

L’Indépendant : Qui sont vos interlocuteurs au Burkina ?

A.S : En principe notre interlocuteur est le colonel Diendéré, mais il est difficile de prendre contact avec lui. Il faut faire la queue, il faut réitérer la demande pour être reçu, ce n’est pas facile.

L’Indépendant : A quand date votre dernière rencontre ?

A.S : La dernière fois date d’environ 6 mois. Quand ma famille est venue, j’ai demandé justement audience et je n’ai pas eu de suite.

L’Indépendant : Quel a été l’objet de votre dernier entretien si ce n’est pas indiscret ?

A.S : C’était une rencontre concernant justement notre situation. Et la réponse est toujours pareille : « Ce sont les Français qui n’ont pas donné suite ; le Burkina n’a aucune compétence en ce qui vous concerne ».

L’Indépendant : Comment vivez-vous au Burkina ; avez-vous un travail ou bien recevez-vous de l’aide d’un tiers ?

A.S : Nous percevons une indemnité d’asile politique qui devient de plus en plus insuffisante au regard du coût de la vie. La vie change et l’indemnité n’a pas changé depuis 5 ans ; C’est nettement insuffisant.

L’Indépendant : Il semblerait que le pouvoir vous aurait à un moment donné suggéré de partir du Burkina avec des faux documents. Confirmez-vous cela ?

A.S : Il y a eu cette proposition, et on a délivré de faux documents à quelques-uns de nos frères, ils ont essayé de partir mais ont été refoulés par certains pays limitrophes ; donc ils se sont retrouvés au Burkina sans indemnités, et leur situation est vraiment lamentable.

Ceux qui ont réussi à partir tant mieux pour eux, ils ont réussi à s’installer dans certains pays d’Europe, en particulier à Londres, en Suisse. Mais les autres qui n’ont pas pu décoller parce que les papiers ne correspondaient pas à leur identité se sont vu réexpulsés au Burkina et vivent maintenant sans ressources au motif qu’ils ne font plus partie du groupe, par conséquent, ils sont en train de végéter dans la misère et le Burkina refuse de venir à leur secours.

L’Indépendant : Quel est votre plus grand souhait aujourd’hui ?

A.S : Que l’Algérie retrouve la paix, la prospérité et le bien-être ; que notre situation s’améliore ; que nous puissions retourner dans nos familles. Nous ne demandons pas la lune, mais notre réintégration au sein de nos familles et que cet arbitraire cesse.

Nos enfants souffrent de notre absence. C’est dur pour des enfants d’avoir un papa qui vit en exil et dont ils ignorent les raisons de cette sanction. C’est un cas caractéristique d’une violation flagrante des droits humains.

Nous n’avons rien fait pour être ici.

Et si nous avions fait quoi que ce soit, il y a des tribunaux en France. On nous accuse d’appartenir à un mouvement, ils faisaient allusion au FIS : Le FIS est un parti politique qui a été démocratiquement élu, reconnu par la loi et plébiscité par le peuple. ; C’est un parti politique qui a existé légalement.

Est-ce une infraction le fait d’appartenir à un parti politique légal ?

L’Indépendant : le FIS a été dissous…

A.S : Une raison de plus. Il a été dissous. Faut-il s’en prendre à tous ceux qui y ont adhéré, c’est-à-dire à la moitié du peuple algérien ? S’il a été dissous, cette sanction suffit. Ses militants ne sont plus du FIS, qu’on les laisse en paix. Pourquoi devraient-ils subir les conséquences de cette dissolution ?

D’ailleurs les poseurs de bombes sont sortis des prisons, pourquoi des gens comme nous sont-ils toujours soumis à cette sanction illégale ?

L’Indépendant : Les autorités françaises craignent sans doute que vous ne réveillez le mouvement dissous, si vous retournez en France…

A.S : Le FIS est né en 1989 en Algérie et il a été dissous en 1992 pendant que nous, nous vivions en France depuis 15, voire 20 ans. Qu’est ce que nous avons à voir avec un mouvement qui venait de naître pour mourir peu de temps après ? Nous sommes victimes des ambitions électoralistes de Pasqua.

Aussi, qui doit craindre un mouvement dissous ? Et même s’il était en activité, l’État de droit ne doit en aucune façon craindre ce qui est légal et démocratique.

L’Indépendant : Vous, vous êtes l’avocat du FIS. ?

A.S : Mais le FIS n’existe plus. Où est le problème ? Est-ce que le fait d’être l’avocat du FIS, ça fait mal quelque part et à qui ? Il y a des avocats qui défendent des Nazis, des tueurs, des violeurs, bref des criminels de tous poils, et on me reproche de défendre des hommes de principes, de foi et de vertus.

Qui plus est, cela s’inscrit dans le cadre des droits de la défense reconnus à toute personne mise en cause dans une procédure. C’est tout à fait légal.

C’est le droit de tout un chacun d’être défendu, compte tenu de la présomption d’innocence. Il s’agit seulement d’un excès de zèle de la part de l’ancien ministre de l’intérieur Charles Pasqua qui voulait montrer par cette décision arbitraire qu’il est là, espérant gagner des voix de l’extrême droite.

Un coup d’éclat médiatique qu’il a voulu utiliser comme moyen de gagner quelques voix.

On nous accuse de terroristes. Soit…Quand on sait que des anciens terroristes sont devenus des chefs d’État et des prix Nobel de la paix comme Nelson Mandela et Yasser Arafat, l’on se demande si on mérite un tel qualificatif trop honorable pour des gens dont le seul souci est de retrouver leurs familles et vivre en paix.

La preuve : cela fait six ans que nous sommes au Burkina, cela fait six ans que vous nous connaissez, personne ne peut nous reprocher quoi que ce soit dans ce pays et vous le savez parfaitement. Vous pouvez en témoigner en tant que journaliste.

Si nous étions des terroristes, on aurait pu faire quelque chose ici. Ce ne sont pas les ambassades qui manquent ni les cibles qui manquent.

Michel Zoungrana

L’Indépendant n° 366 du 12-26 septembre 2000


Injustice oubliée

Après neuf mois d’assignation à résidence à Florac (Lozère), un mois d’internement à la caserne de Folembray (Aisne), j’ai été expulsé avec 19 autres personnes dont une femme le 31 août 1994 au Burkina Faso.

Depuis cette date, soit bientôt huit ans, je suis assigné à résidence, sans papiers, sans statut, sans perspective, privé de liberté, loin de mes enfants - bref, dans une situation déplorable.

Mes enfants qui vivent en France souffrent énormément de cette expulsion qui a gravement porté atteinte à leur vie familiale en les privant de l’éducation et du soutien de leur père.

Cette situation est d’autant plus regrettable qu’ils n’ont guère pu comprendre ni admettre les raisons de mon expulsion, eux qui ont cru avoir la chance de naître et de grandir dans un pays considéré comme le berceau des droits et des libertés.

A l’école, on leur apprend les valeurs républicaines : liberté, égalité, fraternité, mais la réalité quotidienne leur prouve le contraire. Ils ont subi de plein fouet les conséquences fâcheuses de cet éloignement, savoir : échecs scolaires, traumatismes psychiques, souffrances morales, déceptions et frustrations diverses.

Ma fille Razika a tenté de se suicider en se jetant du quatrième étage. Elle eut des blessures très graves dont elle ne s’est pas encore remise jusqu’à nos jours : mâchoires brisées, visage défiguré, troubles mentaux.

Les expulsés et moi-même, depuis notre arrivée au Burkina Faso, nous n’avons cessé de clamer notre innocence, de demander à être jugés en France ou ailleurs si l’on nous reproche quoi que ce soit.

Nous avons saisi les organisations de défense des droits de l’homme ; nous avons maintes fois écrit au président de la république française, au chef du gouvernement, au ministre de l’intérieur. Mais en vain.

Nous avons beaucoup de témoignages sur notre innocence et sur l’arbitraire que nous subissons continuellement sans aucun motif légitime. Le fait que nous ne soyons pas traduits en justice constitue une preuve suffisante de notre innocence.

La presse de l’époque a fait écho de certaines réactions condamnant l’arbitraire de cette mesure pour le moins contraire aux droits de l’homme.

De nombreux responsables politiques dont Alain Jupé alors ministre des affaires étrangères l’ont désapprouvée. Bernard Kouchner a dit : ‘‘Pasqua est atteint d’une sécuritite aiguë’’. Pierre Debré s’est indigné, demandant qu’il faille ‘‘trouver une solution à cette situation malheureuse’’.

Les critiques n’ont pas manqué de souligner notre innocence étant donné que rien d’anormal, ni armes ni explosifs, pas même un pétard, n’a été trouvé au cours des perquisitions. Si c’était le cas, on l’aurait porté à la connaissance de l’opinion.

Une autre preuve d’innocence réside dans la réponse de Pasqua lui-même qui, faute de preuves matérielles contre les expulsés, alla trouver quelques prétextes dans l’imagination de faits hypothétiques sans aucun rapport avec la réalité : je les ai expulsés, dit-il, avant qu’ils se mettent à poser des bombes.

L’Ambassadeur d’Algérie au Burkina Faso, en réponse à la question : ‘‘ Que sont devenus nos islamistes de Folembray’’, a déclaré : ‘‘ Ils n’ont pas commis de crimes ni d’actes terroristes selon nos informations.’’

(Interview publiée à l’hebdomadaire burkinabé ‘‘ San Finna’’ du 22-28 octobre 2001).

Par lettre en date du 18 avril 1998, Me Yves Goasguen, directeur du Centre Culturel Evangélique, assemblées de Dieu de Dori (Burkina Faso), a intercédé en notre faveur auprès du chef du gouvernement français, apportant son témoignage sur notre innocence.

La loi française prévoit la possibilité que l’expulsion soit levée après un délai de cinq ans (art.23 de l’Ord. du 2 novembre 1945 modifiée).

A cet effet, j’ai saisi le ministre de l’intérieur en date du 6 septembre 1999. Ma requête est restée sans suite.

Comme dernier recours, il nous reste la Cour européenne des droits de l’homme ou bien une solution politique dont l’initiative dépend des autorités françaises.

C’est cette dernière qui retient notre préférence. Quoi qu’il en soit, notre situation est particulièrement étrange, absurde et inexplicable au regard du droit international : des ressortissants d’un pays expulsés par un deuxième pays vers un pays tiers ; c’est un cas de violation flagrante des droits de l’homme.

De surcroît, le fait que les arrêtés d’expulsion soient mis à exécution avant que la justice ne se prononce, en l’occurrence les tribunaux administratifs d’Amiens et de Paris, est une grave atteinte aux droits de la défense.

Il y a parmi les expulsés des gens qui n’ont rien à voir avec le FIS et qui n’ont jamais fait de la politique.

Pour ce qui me concerne, je n’ai fait que dénoncer les violations des droits de l’homme en Algérie et ce, dans le seul but d’informer l’opinion internationale de la réalité des événements dans ce pays, des souffrances d’un peuple, des pratiques inhumaines d’une oligarchie militaire sans foi ni loi.

D’ailleurs, les événements nous ont donné plusieurs fois raison, étant donné que nos propos ont été confirmés par les récents témoignages d’Amnesty international et d’anciens officiers comme Habib Souaidia, Samraoui, Aboud Hicham et autres.

En tant qu’avocat et militant des droits de l’homme, il était de mon devoir de dénoncer les crimes et les massacres perpétrés au quotidien contre des innocents, de dénoncer les violations et les atteintes contre la justice, la liberté et la démocratie.

Mais la junte au pouvoir voulait nous réduire au silence, même à l’étranger. Après avoir maté l’opposition à l’intérieur, les généraux algériens ne pouvaient accepter qu’ils soient démasqués à l’étranger et surtout en France.

Par conséquent, ils ont soigneusement conçu, préparé et fait exécuter le plan de notre expulsion.

Cela s’explique par le fait qu’il existe une coopération policière très étroite entre l’Algérie et la France. Cette coopération prend quelquefois la forme de complicité flagrante des services français, au mépris des principes des droits de l’homme.

Pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, l’assassin de maître Ali Mecili, le capitaine Abdelmalek Amalou a pu échapper à la justice française grâce à la complicité de Charles Pasqua.

Deux jours après l’assassinat, perpétré le 07 avril 1987, l’auteur a été embarqué en 1ère classe dans un avion à destination de l’Algérie. On se souvient de l’expulsion de l’ancien Président de la république algérienne Ahmed Ben Bella du simple fait qu’il était opposant au régime algérien.

Les campagnes d’interpellations et d’expulsions d’algériens depuis 1993 s’inscrivent dans le cadre de cette coopération, renforcée par le prétexte de la lutte antiterroriste.

Il est indéniable que la France a des intérêts importants en Algérie. Elle ne tolère aucune opposition au pouvoir des généraux considérés en tous cas comme les meilleurs gardiens de ses intérêts et surtout un rempart contre « le danger islamiste ».

Pour ce faire et sous le prétexte de la lutte antiterroriste, certains responsables français, partisans d’une politique dure à l’égard des étrangers, n’hésitent pas à prendre des mesures draconiennes pour satisfaire la demande de leurs homologues algériens.

C’est ainsi que Charles Pasqua, ancien ministre de l’intérieur, a mis en exécution le plan de notre expulsion initié par les généraux algériens. Je tiens cette information de sources sûres aussi bien algériennes que françaises.

Un diplomate algérien m’a contacté il y a environ deux ans pour me faire une offre de réconciliation pour un éventuel retour au pays. Quand je lui ai expliqué que j’ai en France une situation, une famille et des enfants, que c’est la France qui m’a expulsé et que je dois d’abord régler mes problèmes dans ce pays, il m’avait répondu que la solution de mes problèmes en France, y compris la levée de l’expulsion, dépend de ma réconciliation avec l’Algérie.

En réalité, l’enlèvement des trois agents consulaires français en Algérie le 3 novembre 1993 n’était qu’une mise en scène pour prétexter et rendre possible notre expulsion.

C’est pourquoi la police française avait procédé, immédiatement après cet événement, soit le 9 novembre 1993, à une rafle spectaculaire au cours de laquelle, nous étions arrêtés et placés en résidence surveillée dans diverses régions de l’Hexagone avant d’être regroupés à Folembray puis expulsés.

Le rapport du mouvement algérien des officiers libres (maol) révèle qu’une importante somme d’argent a été versée à Charles Pasqua en échange de notre expulsion.

Ce n’est pas étonnant compte tenu des nombreuses affaires de corruption et d’abus de biens sociaux dans lesquelles ce dernier est impliqué.

En effet, il ne s’agit pas d’une simple expulsion mais d’une déportation étant donné son caractère politique et l’internement à l’étranger, au Burkina Faso.

Dans tous les cas, il est indéniable qu’il s’agit d’une expulsion collective, contraire aux principes des droits de l’homme, notamment aux dispositions de l’article 4 du Protocole n°4 additionnel à la Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales.

On nous accuse d’appartenir à un mouvement qui prône le terrorisme. Quel est ce mouvement ? S’il s’agit du Front Islamique du Salut, l’allégation est totalement fausse pour la bonne et simple raison que le FIS est un parti politique légalement reconnu et démocratiquement élu. Plébiscité par la majorité du peuple algérien, il a toujours agi dans la légalité et malgré les terribles injustices dont il est victime depuis l’arrêt du processus électoral, il n’a pas cessé de condamner la violence et le terrorisme, d’appeler au dialogue, d’œuvrer pour la paix et pour le retour à la légitimité populaire.

Partant du principe qu’une légitimité universellement reconnue ne peut être mise en cause par une mesure de dissolution arbitraire dictée par les circonstances d’une crise passagère.

Avant sa dissolution, nous avions agi dans la légalité et après sa dissolution nous avions le devoir de dénoncer publiquement une décision injuste, violant les droits de plusieurs millions de citoyens algériens.

Ce pourquoi nous avons été expulsés. Mesure que rien ne saurait justifier ni en fait ni en droit.

Si nous demandons d’être jugés, c’est pour nous permettre de prouver notre innocence. Nous voulons être traduits en justice, car c’est le seul moyen de nous débarrasser de cette accusation sans preuves et de cette peine sans jugement.

Sinon comment prouver notre innocence si on nous ferme les portes de la justice ? Pour ce faire, nous ne demandons même pas le bénéfice du doute ni celui de la présomption d’innocence.

Nous sommes au Burkina depuis bientôt huit ans, personne ne peut nous reprocher quoi que ce soit. Si nous étions des terroristes, nous aurions pu nous venger ici ou ailleurs.

Aucun des expulsés n’a été impliqué ni de près ni de loin dans une affaire de terrorisme. Cela est largement suffisant pour prouver, à notre sens, la fausseté d’une accusation fondée non pas sur des faits réels, mais simplement sur des préjugés et des suppositions gratuites.

Fait à Ouagadougou, le 28 avril 2002

Ahmed Simozrag