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Déportation au Burkina Faso : Réactions et conséquences : 6ème Partie

Publication en ligne : mercredi 14 décembre 2011, par Maître Simozrag

Expulsés et oubliés

Islamistes algériens de Folembray.

Ils sont arrivés un certain 31 août 1994 en début de soirée au Burkina qui avait accepté de les accueillir « pour des raisons humanitaires », avaient alors prétendu les autorités burkinabé. Neuf ans après, les expulsés de Folembray, qui disent « payer une peine sans jugement » lancent ce SOS en direction de l’opinion et des défenseurs des droits de l’homme « dont l’intervention représente un devoir humanitaire ».

Le 31 août 2003, les expulsés de Folembray boucleront neuf ans d’exil forcé au Burkina Faso. Ils ont été brutalement arrachés à leurs familles et expulsés de manière arbitraire sans qu’ils puissent avoir le temps ni les moyens de se défendre.

On leur reproche vaguement l’appartenance à un « mouvement qui prône la violence et le terrorisme ». En plus du fait que le mouvement en question n’a pas été mentionné dans les arrêtés d’expulsion, il n’existe aucune preuve susceptible d’établir leur appartenance à un mouvement de cette nature.

Il suffit de constater que pendant la décennie écoulée, il y a eu en France des interpellations, des enquêtes, des procès, mais à aucun moment, l’un d’eux n’a été cité ou impliqué dans une quelconque entreprise terroriste.

Par ailleurs, la police a effectué des perquisitions minutieuses tant aux domiciles des intéressés qu’aux sièges de leurs associations, mais elle n’a rien trouvé contre eux, pas le moindre pétard. Alors que le caractère spectaculaire de la rafle laissait supposer la découverte ultérieure de lots importants d’armement et de matériel.

Ce qui a conduit M. Pasqua (alors ministre français de l’intérieur, Ndlr) à imaginer un prétexte pour masquer l’échec de l’opération : « je les ai déportés, dit-il, avant qu’ils se mettent à poser des bombes ».

Or, il est légitime de lui répliquer que les expulsés auraient pu mener des actions terroristes même en exil si l’accusation était fondée. Mais tel n’était pas le cas.

L’actualité et tous les burkinabé peuvent en témoigner.

Quant à leurs relations réelles ou supposées avec le Front islamiques du salut en Algérie, celles-ci étaient parfaitement légales dans la mesure où ce parti était légalement reconnu et ses dirigeants démocratiquement élus.

En effet, il n’existe aucun motif ni en fait ni en droit capable de justifier une telle mesure à l’encontre de personnes qui résident en France depuis plus de 20 ans, qui ont des enfants nés en France et de nationalité française, qui ont des droits en France et qui s’y sont régulièrement acquittés de leurs obligations administratives et fiscales.

D’autant plus que la justice française ne s’est pas prononcée préalablement à l’exécution de cette décision pour le moins contraire à l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme et l’article 25, alinéa 3 et 5 de l’ordonnance du 2 novembre 1945.

De plus, la seule référence aux médias qui ont rapporté l’événement permet de rendre compte de l’arbitraire de la peine infligée à ces gens sans aucun motif légitime. On peut penser que le simple fait qu’ils n‘aient pas été traduits en justice constitue une preuve suffisante d’innocence.

La presse de l’époque s’est fait l’écho de certaines réactions condamnant l’excès de pouvoir qui a caractérisé la décision d’expulsion. De nombreux responsables politiques dont M. Alain Jupé alors ministre des affaires étrangères l’ont désapprouvée. M. Kouchner a dit « Pasqua est atteint d’une sécruritite aigue ». M. Pierre Debré s’est indigné, demandant qu’il faille « trouver une solution à cette situation malheureuse ».

L’ambassadeur d’Algérie au Burkina Faso, en réponse à la question : « Que sont devenus nos islamistes de Folembray », a déclaré « Ils n’ont pas commis de crime ni d’actes terroristes selon nos informations » (interview publiée à l’hebdomadaire burkinabé « San Finna » du 22-28 Oct. 2001).

Aujourd’hui bien des choses ont changé

Ceux qui étaient dans les maquis en Algérie ont déposé les armes, les dirigeants du FIS ont purgé leurs peines et recouvré leur liberté ; en France des dizaines, voire des centaines de présumés terroristes ont déjà été jugés, et ont été soit acquittés, soit libérés après l’expiration de leur peine d’emprisonnement. Mais la situation des expulsés de Folembray est toujours la même.

Ils purgent une peine sans jugement au Burkina Faso. Et leurs familles et leurs enfants subissent les conséquences d’une injustice qui perdure et qui ne semble émouvoir personne, ni le pouvoir politique ni l’administration responsable de cette situation ni les organisations de défense des droits de l’homme.

Pourtant, la loi française prévoit la possibilité que l’expulsion soit levée après un délai de cinq ans (art. 23 de l’Ord. Du 2 novembre 1945 modifiée). Le bannissement lui-même, en supposant que ce soit le cas, est limité à une durée maximale de dix ans (Ord. N°60-529 du 4 juin 1960).

Si les expulsés étaient condamnés, ils auraient déjà purgé leur peine et recouvré leur liberté comme beaucoup d’autres. S’ils étaient l’objet d’un bannissement, celui-ci est près d’atteindre son maximum.

Est-il légal de laisser sévir une peine après expiration de sa durée maximale ? Après neuf ans d’exil, est-il juste de laisser courir une sanction qui punit non seulement des individus mais aussi des familles ? Celles-ci ne viennent plus leur rendre visite au Burkina à cause du coût élevé du voyage ; les promesses de prise en charge n’étant pas tenues.

Quel est le tort de ces enfants qui continuent de subir la rigueur d’une peine qui compromet leur vie familiale et les prive de leurs pères ?

Eu égard à ce qui précède, il est grand temps que les organisations de défense des droits de l’homme interviennent afin qu’il soit mis fin à cette injustice qui n’a que trop duré.

Cet article est un SOS en direction de l’opinion et des défenseurs des droits de l’homme dont l’intervention représente un devoir humanitaire face à une situation d’injustice qui interpelle tout homme de conscience responsable. Ouagadougou, le 25 août 2003

Me Ahmed Simozrag.


10e anniversaire des expulsés de Folembray

Me Ahmed Simozrag témoigne :

Le 31 août 1994, débarquaient à l’aéroport de Ouagadougou, une vingtaine d’Algériens solidement encadrés par des agents de sécurité française.

Dix ans plus tard, ils sont à six à demeurer au Burkina Faso, les uns et les autres ayant préféré « prendre le large ». Pourquoi ont-ils été expulsés de France ? Ont-ils espoir de retourner en France ? Ce sont des questions que Sidwaya a posées à Maître Ahmed Simozrag, le porte-parole des expulsés de Folembray.

« Il faut que l’autorité burkinabé intervienne en notre faveur »

Sidwaya (S) : Maître Simozrag, le 31 août 2004, cela fera dix ans jour pour jour, que vous arriviez à Ouagadougou à bord d’un avion français, expulsé de Folembray, est-ce que vous pouvez nous rappeler les circonstances de cette expulsion ?

Maître Simozrag (M.S.) : C’est un peu dramatique, un mauvais souvenir. Nous étions internés à Folembray en France et un jour, c’était mercredi 31 août 1994, la police, la gendarmerie, environ cinq cents agents ont pris d’assaut la caserne où nous étions hébergés et ils nous ont intimé l’ordre de faire nos bagages parce qu’on va partir d’ici.

Ils ne nous ont pas expliqué les raisons de ce transfert. Nous ne savions même pas que c’était une expulsion vers un pays étranger. Ensuite, nous avons été conduits manu militari vers l’aéroport de Reims, chaque expulsé était gardé par deux agents, nous avons été embarqués dans un avion charters de la compagnie EAS (European Airlines Service).

Ce n’est qu’une fois arrivés aux îles Canaries pendant une escale ‘’pour le ravitaillement en carburant’’ que nous avons su qu’il s’agissait d’une expulsion vers le Burkina Faso.

S. : Est-ce que vous pouvez nous dire pourquoi on vous avait gardé à Folembray ?

Me. S. Nous ne le savions pas. Peut-être c’était en ce moment qu’ils étaient en train de mener des pourparlers avec des États en vue de préparer notre expulsion. Il parait qu’ils n’avaient pas encore trouvé le pays qui pouvait recevoir tout le groupe et c’est la raison pour laquelle il fallait, en attendant, nous regrouper dans un lieu comme Folembray.

S. : Donc votre crime si on veut bien c’est d’être islamistes ?

Me S. : C’est faux ! Il y avait des gens parmi nous à Folembray qui n’avaient rien à voir avec l’islam. C’est vrai qu’ils n’ont pas été expulsés, mais ils étaient internés tout de même à Folembray.

Ils n’étaient même pas pratiquants, ils buvaient du vin, des gens pareils, je ne sais pas pourquoi on les a pris. Donc, ce n’est pas seulement le titre ‘‘islamiste’’ qui a motivé cette expulsion.

S. : Comment s’est fait l’accueil à Ouagadougou ?

Me. S : Quand notre avion a atterri sur le sol burkinabé, nous avions d’abord refusé d’en descendre avant de connaître les circonstances et la durée de cette expulsion.

Ils nous ont rassuré que ça n’allait pas durer, que c’était juste pour calmer l’opinion, cela ne pouvait pas dépasser les élections qui étaient prévues en mai 1995.

Nous avions compris donc que l’éloignement n’allait pas durer longtemps et c’est pourquoi nous avions accepté de descendre de l’avion. Il y avait d’autres garanties, notamment en rapport avec notre liberté et les visites de nos familles.

Nous avions accepté dans la mesure où nous pouvions contacter nos familles lesquelles pouvaient venir nous voir chaque fois qu’il est nécessaire et qu’en tout état de cause, l’expulsion n’allait pas dépasser six mois.

S. : Finalement, ça fait dix ans maintenant. Est-ce que vous avez entrepris des démarches pour repartir en France ?

Me S. : Nous avons entrepris des démarches les premiers temps. Après, ce sont nos enfants qui ont pris le relais et qui ont écrit aux instances compétentes. L’affaire n’est plus en justice.

Il nous reste la Cour européenne des droits de l’homme, mais nous ne l’avons pas encore saisie car nous comptons sur une solution politique, s’agissant d’un problème politique.

On se dit que la France, le ministre de l’intérieur ou le président Chirac doit résoudre ce problème du fait qu’il s’agit d’un arbitraire qui ne devrait pas durer aussi longtemps.

Jusqu’à quand serons-nous éloignés de nos familles, nous nous trouvons dans une situation du point de vue juridique illégale, puisque nous n’avons pas de statut ? Nous ne sommes ni coopérants, ni touristes, ni réfugiés politiques : C’est quoi cette situation ? Elle doit trouver une solution.

Dix ans c’est déjà trop, si nous étions condamnés, notre peine aurait déjà pris fin et nous serions libres. Justement, il y a des gens qui ont été arrêtés après nous, jugés et condamnés et ils sont libres parce qu’ils ont purgé leurs peines ou ils ont été acquittés. Alors que nous, nous sommes toujours là.

Nous n’avons commis aucune infraction pour subir une sanction aussi sévère. L’expulsion, c’est quelque chose d’épouvantable, surtout quand on laisse des enfants en bas âge. Au départ, nous étions vingt, quatorze sont partis mais pas en France. Un seul est parti en France, la justice ayant tranché sur son cas.

S. : Est-ce que vous avez tenté de retourner en Algérie ?

Me S. : Pour ce qui est de l’Algérie, le problème est différent. Nous, c’est la France qui nous a amenés ici, et c’est la France qui doit régler notre problème, ce n’est pas l’Algérie, cela d’une part.

D’autre part, la situation en Algérie ne s’est pas encore apaisée de manière à ce qu’on puisse y retourner sans difficultés.

Et quoi qu’il en soit, même si la situation s’améliore en Algérie nous avons nos familles en France, à cause de cela il faudrait passer par la France avant d’aller en Algérie.

S. : Certains d’entre vous ont tissé des relations et on peut dire qu’ils sont véritablement établis au Burkina.

Me S. : Ça c’est vrai, mais je ne pense pas qu’ils aient oublié leur situation ou leurs enfants en France. Quand on a des familles ailleurs, il est difficile de s’intégrer. On s’intègre quand on n’a personne derrière ou bien quand on est en famille.

S. : Qu’est-ce que vous attendez de l’autorité burkinabé ?

Me S. : Vraiment, nous souhaitons que l’État burkinabé fasse un geste maintenant que la situation a duré, ça fait dix ans déjà. Je pense que l’autorité burkinabé doit intervenir en notre faveur. Au moins pour rappeler aux autorités françaises qu’il y a des expulsés qui sont venus de France, qui ont été expulsés par la France et qui sont au Burkina.

C’est le moindre devoir de l’État hôte.

S. : Quelles sont vos perspectives ?

Me S. : Nos perspectives c’est de retourner un jour dans nos familles en France.

Pierre T. DABIRE

Christophe TOUGOURI (stagiaire)


Appel aux Organisations de défense des droits de Homme

Pour que cesse l’exil forcé de maître Ahmed Simozrag

De Florac à Folembray, de Folembray à Ouagadougou, 11 ans d’exil ça suffit.

Après neuf mois d’assignation à résidence à Florac (Lozère) et un mois d’internement à la caserne de Folembray, Maître Simozrag a été expulsé au Burkina Faso le 31 août 1994, en exécution d’un arrêté d’expulsion du ministère de l’intérieur en date du 9 novembre 1993.

Aux termes de cet arrêté, il lui est reproché l’appartenance à un mouvement qui prône la violence et le terrorisme.

Ces allégations sont dénuées de tout fondement ; il n’existe aucune preuve susceptible d’établir l’appartenance de Maître Simozrag à un mouvement de cette nature.

Son seul tort est d’avoir exercé honnêtement sa profession d’avocat, d’avoir défendu les anciens dirigeants du FIS, Abassi Madani et Eli Benhadj. Ses relations avec le Front Islamique du Salut en Algérie, elles s’inscrivent essentiellement dans le cadre de sa profession d’avocat et dans une optique de promotion et de défense des droits de l’homme.

Pour autant que je sache, le FIS étant un parti politique légalement reconnu, qui a condamné la violence et qui a démocratiquement gagné les élections en Algérie.

Inscrit au barreau d’Alger, mon père exerçait la profession d’avocat principalement en Algérie et accessoirement en France conformément au protocole judiciaire franco- algérien du 28 août 1962.

A ce titre, il a fait partie du collectif de défense des dirigeants du FIS ; dès l’arrestation de certains membres du collectif, mon père a compris qu’il était, lui aussi, dans le collimateur du pouvoir et qu’il ne pouvait plus exercer librement sa profession en Algérie, il a alors demandé son inscription au barreau de Paris.

A cette fin, il a déposé dès le mois d’août 1992 une requête qui a été agréée par décision du conseil national des barreaux en date du 17 décembre 1994. Néanmoins, l’expulsion va le déstabiliser en l’arrachant à son activité et à sa famille. Elle va également priver ses quatre enfants mineurs de l’éducation et du soutien de leur père.

Pour une famille sans soutien et sans ressources, c’était le début d’un calvaire dont on n’a jamais imaginé ni la durée ni les conséquences.

Avec mes frères et sœurs en bas âge, nous avons énormément souffert de l’absence de notre père ; nous avons dû faire face à des difficultés de tous ordres : échec scolaire, besoin de soins, vol, tentative de suicide, accidents de voiture et j’en passe.

N’ayant commis aucune infraction pouvant motiver une pareille sanction, mon père est victime d’une injustice criante, indigne d’un État de droit comme la France ; son expulsion, quand bien même exécutée par le ministre français de l’intérieur et au mépris de la loi française, a été conçue et préparée par les généraux algériens du fait que mon père les dénonçait à l’opinion française et internationale en les tenant pour responsables des massacres et de la torture en Algérie.

D’ailleurs, les événements lui ont donné plusieurs fois raison, étant donné que la véracité des faits dénoncés a été confirmée par les récents témoignages d’Amnesty international et d’anciens officiers comme Habib Souaidia, Samraoui, Aboud Hicham, Tigha Abdelkader et autres.

En effet, il n’existe aucun motif ni en fait ni en droit capable de justifier une telle mesure à l’encontre d’une personne qui réside en France depuis plus de 15 ans, qui est père de quatre enfants nés en France et de nationalité française et qui a toujours fait preuve d’un comportement irréprochable, aussi sérieux que correct dans sa vie quotidienne.

D’autant plus que la justice française ne s’est pas prononcée préalablement à l’exécution de cette décision pour le moins contraire à l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme et à l’article 25, alinéa 3 et 5 de l’ordonnance du 2 novembre 1945.

Au nom de la notion d’urgence absolue, dont on a sciemment créé les circonstances pour justifier l’expulsion, mon père a été l’objet d’une procédure expéditive abusive qui l’a privé non seulement de son droit à un procès équitable, mais aussi du bénéfice de certains avantages de la loi, tels que le droit à la défense, la présomption d’innocence et le bénéfice du doute.

Les circonstances qui auraient motivé la décision d’expulsion seraient que « plusieurs membres du consulat de France à Alger avaient été enlevés par des extrémistes islamistes. »

Même dans l’hypothèse où cet enlèvement serait vraiment le fait d’islamistes, ce qui est loin d’être le cas selon les témoignages d’officiers ayant participé à l’opération, en quoi mon père porte-t-il la responsabilité dans des actes de violence qu’il condamne solennellement et publiquement ?

En dépit des perquisitions effectuées tant dans notre domicile que dans le siège de l’association ‘‘ Centre Abâad ’’ que dirigeait mon père, la police n’a pu trouver aucune preuve matérielle corroborant le moindre soupçon de culpabilité à son encontre ; alors que le caractère spectaculaire de la rafle du 9 novembre 1993 laissait supposer la découverte ultérieure de lots importants d’armement et de matériel. Rien n’a été trouvé pourtant.

Ce qui a conduit M. Pasqua à imaginer un prétexte pour masquer l’inanité de l’opération : je les ai expulsés, dit-il, avant qu’ils se mettent à poser des bombes.

Or, il me paraît légitime de lui répliquer que les expulsés auraient pu mener des actions terroristes même en exil si l’accusation était fondée. Mais tel n’était pas le cas, bien au contraire, c’est dans les œuvres humanitaires et de bienfaisance, telle que la nourriture des prisonniers, que mon père s’est lancé au Burkina Faso.

De plus, la seule référence aux médias qui ont rapporté l’événement permet de rendre compte de l’arbitraire de la peine infligée à mon père sans aucun motif légitime.

On peut penser que le simple fait qu’il n’ait pas été traduit en justice constitue une preuve suffisante d’innocence. La presse de l’époque a fait écho de certaines réactions condamnant l’excès de pouvoir qui a caractérisé la décision d’expulsion.

De nombreux responsables politiques dont M. Alain Jupé alors ministre des affaires étrangères l’ont désapprouvée. M. Kouchner a dit : ‘‘Pasqua est atteint d’une sécurit ite aiguë’’. M. Pierre Debré s’est indigné, demandant qu’il faille ‘‘trouver une solution à cette situation malheureuse’’.

L’Ambassadeur d’Algérie au Burkina Faso, en réponse à la question : ‘‘ Que sont devenus nos islamistes de Folembray’’, a déclaré : ‘‘ Ils n’ont pas commis de crimes ni d’actes terroristes selon nos informations.’’(Interview publiée à l’hebdomadaire burkinabé ‘‘ San Finna’’ du 22-28 octobre 2001).

Par lettre en date du 18 avril 1998, M. Yves Goasguen, directeur du Centre Culturel Evangélique, assemblées de Dieu de Dori (Burkina Faso), a intercédé auprès de M. Lionel Jospin, alors chef du gouvernement, apportant son témoignage sur l’innocence totale de mon père, affirmant en ces termes : « 

Pourtant, autant que je puisse en juger par nos multiples échanges de courrier et nos rencontres à Ouagadougou depuis 1996, Maître Ahmed Simozrag n’est pas un terroriste. Cet homme respectable ne connaît qu’une seule arme : la conviction produite par l’information et la réflexion… »

Aujourd’hui, bien des choses ont changé. Ceux qui étaient dans les maquis en Algérie ont déposé les armes, les dirigeants du FIS ont purgé leurs peines et recouvré leur liberté ; en France des dizaines, voire des centaines de présumés terroristes ont déjà été jugés, et ont été soit acquittés, soit libérés après l’expiration de la durée de leur emprisonnement.

Mais la situation de mon père est toujours la même. Il purge une peine sans jugement au Burkina Faso. Et sa famille et ses enfants subissent les conséquences d’une injustice qui perdure et qui ne semble émouvoir personne, ni le pouvoir politique ni l’administration responsable de cette situation ni les organisations de défense des droits de l’homme.

Pourtant, la loi française prévoit la possibilité que l’expulsion soit levée après un délai de cinq ans (art.23 de l’Ord. du 2 novembre 1945 modifiée).

Le bannissement lui-même, en supposant que ce soit le cas, est limité à une durée maximale de dix ans (Ord. N° 60-529 du 4 juin 1960).

Si mon père était condamné, il aurait déjà purgé sa peine et retrouvé sa liberté comme beaucoup d’autres. S’il est l’objet d’un bannissement, celui-ci a atteint son maximum le 9 novembre 2003.

Est-il légal de laisser sévir une peine après expiration de sa durée maximale ? Après dix ans d’exil, est-il juste de laisser courir une sanction qui punit non pas un seul individu mais toute une famille ? Quel est le tort de ses enfants qui continuent de subir la rigueur d’une peine qui compromet leur vie familiale et les prive de leur père ?

Eu égard à ces considérations, il est grand temps de mettre fin à l’injustice qui nous frappe, en levant l’expulsion afin que mon père puisse nous rejoindre en France et subvenir à nos besoins.

Cette lettre est un appel au secours d’une famille en détresse ; votre intervention représente non seulement un devoir humanitaire mais aussi un acte de justice s’inscrivant dans la droite ligne des traditions démocratiques et humanitaires de la France.

Dans l’espoir d’une suite favorable, je vous prie d’agréer, Monsieur le l’expression de ma haute considération.

Paris, le 23 février 2004

Signature

Melle Simozrag Razika, Etudiante en droit à l’Université de Tolbiac 13, Bd de la Chapelle 75018 Paris

NB. Cet appel fut envoyé sous forme de pétition en date du 13 novembre 2008 à plusieurs personnalités en France et dans le monde dont notamment le Président de la République française, le Ministre de l’Intérieur, le Chef du Gouvernement, Madame Danielle Mitterrand, le Président de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, le Président de France, terre d’asile, Michel Lelong, l’Archevêque de Paris, etc


La déportation est quelque chose d’inhumain

« La déportation est quelque chose d’inhumain, c’est une vie sans sens » déclare Maître Ahmed Simozrag, ex-avocat du Front Islamique du Salut (FIS). Interview parue au Journal As-Salam du Niger n°50-51 Jumada I et II 1425, Juillet-août 2004

Le nom d’Ahmed Simozrag ne laisse pas les musulmans indifférents. Auteur d’un ouvrage célèbre ‘‘Dialogue avec un chrétien’’ (en deux tomes), lié aux événements d’Algérie de 1991 parce que avocat du Front islamique du Salut (FIS) ; déporté et gardé en résidence surveillé depuis 1994 au Burkina Faso, l’érudit nous livre ici, dans cette première partie d’une longue interview, le récit émouvant de sa vie et son point de vue sur plusieurs questions concernant le monde musulman.

AS-SALAM : Cheikh, les lecteurs de ‘‘As-Salam’’ ont entendu parler de vous ou ont lu vos œuvres mais ils ne vous connaissent pas. Pouvez-vous leur dire qui vous êtes ?

Je suis musulman, d’origine algérienne, marié et père de 7 enfants, je frise la soixantaine, j’ai commencé à militer au sein du front de libération nationale dès l’âge de 17 ans.

Après l’indépendance en 1962, l’Algérie a sombré dans la dictature, c’était une grande déception pour le peuple algérien qui s’attendait à voir le pays prospérer à l’ombre d’un régime islamique, comme c’était convenu à la veille du déclenchement de la révolution dont l’objectif fut l’instauration d’un État souverain et démocratique dans le cadre des principes de l’Islam.

Or, il s’est avéré que cet objectif n’était pas atteint au lendemain de l’indépendance et qu’il fallait poursuivre le combat pour le concrétiser. Malheureusement, on s’est heurté à un régime totalitaire qui a verrouillé tous les espaces de liberté.

Le parti unique s’est attribué le monopole de la pensée et de l’expression, l’opposition n’avait pas droit de cité, la moindre critique était sévèrement réprimée.

Le pouvoir a importé des concepts et des modèles de gestion contraires à nos traditions et à notre culture ; l’Islam a été marginalisé, les libertés confisquées, la répression et la hogra (mépris) étaient des pratiques systématiques.

Des centaines de milliers de paysans algériens ont été injustement dépouillés de leurs terres lesquelles furent attribuées à des coopératives qui les ont mal gérées.

Les gens subissaient l’arbitraire au quotidien. Je vivais avec ma famille dans une ville moyenne au sud du pays, je n’étais pas encore avocat de profession mais j’avais pris l’habitude de défendre les déshérités et les victimes des abus de l’administration ; il ne se passait pas un jour sans que je ne reçoive des dizaines de demandes d’intervention auprès des autorités pour régler des incidents dus aux injustices et aux exactions du pouvoir.

J’avais acquis une popularité qui m’a valu d’être la cible des autorités lesquelles me soupçonnaient de préparer une insurrection. D’autant plus que la région était déjà mal vue, classée zone de turbulence depuis la révolte du colonel Chabani qui avait désespérément tenté de reprendre le maquis en 1964.

Cette situation m’avait contraint à quitter le pays en 1977 pour m’installer en France. J’ai saisi cette occasion pour faire la da’wa et aider les enfants de la communauté musulmane à mieux connaître leur religion.

Dans cette perspective, j’ai fondé un centre islamique d’études et de Recherches, baptisé ‘‘ Centre Abaâd’’. Cette institution avait pour mission de promouvoir des études sur la pensée islamique contemporaine, notamment sur les droits de l’homme en Islam. L’enseignement de la langue arabe faisait également partie de ses activités.

Votre nom est lié aux événements en Algérie, événements dont le FIS est un des acteurs. Pouvez-vous nous faire la genèse de ces événements et nous dire le rôle que vous y avez joué ?

Les émeutes populaires d’octobre 1988 ont sonné le glas du parti unique. Ces événements ont marqué le ras le bol de tout un peuple. L’ouverture démocratique qui a suivi ces émeutes a permis l’instauration du multipartisme. Différents partis politiques ont été créés.

Le front islamique du salut a vu le jour dans les mêmes circonstances ; j’avais auparavant des relations étroites avec Abassi Madani qui m’avait entretenu de ce projet et sollicité mon concours juridique. Dès sa naissance, le FIS a été adopté et plébiscité par l’écrasante majorité des Algériens.

Le peuple avait soif de voir émerger une force politique capable d’affronter la dictature du régime ; il s’est reconnu dans ce parti qui menait le combat pour des valeurs et des objectifs conformes à ses aspirations profondes. Bien entendu, cela ne veut pas dire que le FIS n’avait pas d’adversaires ; au contraire, il fut d’emblée décrié par une minorité laïcisée qui ne voulait pas d’un régime islamique en Algérie.

Cette minorité était soutenue par une poignée de généraux dont les intérêts se conjuguent avec le monopole du pouvoir. Si bien que le parti s’est trouvé confronté à une espèce de lynchage : les médias, l’administration, la justice, la police, la gendarmerie, l’armée, les partis politiques, tous se sont acharnés contre lui, utilisant tous les moyens dont ils disposaient pour le discréditer et le combattre.

On peut en déduire que le conflit n’était pas un conflit entre le FIS et une frange de la population algérienne, mais un conflit entre le peuple et le pouvoir, un conflit où le FIS n’a servi que de test, d’éprouvette pour vérifier la popularité du régime, autrement dit le degré de concordance, d’adéquation entre le peuple et le pouvoir.

L’épreuve a donné des résultats négatifs ayant dévoilé l’impopularité et le vrai visage du régime. Le FIS, l’islamisme, l’intégrisme ne sont que des prétextes pour le maintien au pouvoir de la junte militaire.

La réaction violente du régime s’explique par le fait qu’il n’était pas habitué à la démocratie, système où le peuple participe à l’exercice du pouvoir. C’était la première fois depuis l’indépendance de l’Algérie que le peuple algérien a trouvé l’occasion de choisir ses représentants.

C’est pourquoi, le conflit s’est aggravé depuis que le FIS a remporté les élections locales de juin 1990.

D’une part, un véritable embargo fut décrété contre les communes acquises à ce parti.

On a entrepris de paralyser leurs activités en renforçant la tutelle administrative, en les dépouillant de certaines prérogatives telle la gestion du patrimoine immobilier, celle des projets d’investissement et d’équipement, en réduisant à la portion congrue leurs ressources de fonctionnement- bref, on a fait tout ce qui pouvait entraver la bonne marche de ces collectivités afin de les rendre incapables de satisfaire les besoins de leurs populations et surtout salir l’image des élus face à leurs électeurs.

Elles furent enfin réduites à de simples bureaux d’état civil.

D’autre part, les incidents et les provocations se multiplièrent contre les élus du FIS de sorte qu’il ne se passe pas un jour sans qu’il y ait des affrontements, souvent violents entre eux et les forces de sécurité, qui débouchent sur des poursuites administratives et judiciaires.

Les interpellations des maires (FIS) et leur traduction en justice étaient des pratiques quotidiennes. Face à cette situation, j’étais obligé de défendre les élus du peuple qui étaient manifestement victimes d’injustice.

C’était à mes yeux un devoir sacré, s’agissant d’une cause juste, d’un choix légitime qu’il fallait absolument défendre car il y va de l’avenir de la démocratie et du destin d’un peuple. Alors je passais tout mon temps dans les commissariats de police, les brigades de gendarmerie et les tribunaux pour les défendre.

Surpris par les résultats des élections de juin 1990, le pouvoir entreprit d’effectuer un nouveau découpage administratif conçu de manière à empêcher la victoire du FIS aux élections législatives.

Le parti a élevé maintes protestations contre ce découpage, mais sans succès. Cette situation a provoqué la grève politique du 25 mai 1991.

Il ne s’agit nullement d’une grève insurrectionnelle comme veulent le faire croire certains responsables du régime. C’était une grève politique pacifique où les jeunes militants du parti travaillaient conjointement avec les services de sécurité au maintien de l’ordre.

Il n’y avait ni barricades, ni violence. La police faisait son travail de maintien de l’ordre en toute confiance au milieu des foules nombreuses.

La grève s’est distinguée par son caractère pacifique, organisé et serein ; Les dirigeants du FIS veillaient personnellement au maintien du caractère pacifique de la grève.

Ces derniers ont organisé un meeting le 30 mai 1991 au cours duquel ils ont déclaré : « Nous avons convenu de faire en sorte que toutes les formes de dépassement soient évitées ; les rassemblements et les manifestations ne doivent pas par conséquent aboutir à la violence ».

Le quotidien le Soir d’Algérie du 4 juin 1991 rapporte que « Abbassi a invité ses partisans à la non-violence et à refuser toute action subversive ».

Les médias n’ont pas cessé de diffuser les communiqués du FIS rappelant aux grévistes les consignes de discipline et de respect de l’ordre public. Parmi les consignes récurrentes de la grève, figurent : ‘‘le silence et l’ordre’’ ; ‘‘la patience et la prière’’ ; ‘‘brandir le Coran et s’habiller en blanc’’ en signe de paix ; ‘‘ne pas répondre aux provocations des forces de l’ordre quelle que soit leur nature ’’.

Malgré l’ampleur de la grève et ses marches impressionnantes, il n’y avait ni violence ni casse ni entrave à la circulation ni trouble à l’ordre public – bref il n’y avait pas le moindre incident susceptible d’entamer son caractère paisible et non violent.

La grève a duré dix jours avant d’être violemment interrompue par une intervention sanglante de la Gendarmerie nationale durant la nuit du 3 au 4 juin 1991.

Pourtant, un accord a été conclu entre les dirigeants du FIS et le gouvernement Hamrouche le 3 juin 1990. Aux termes de cet accord, le gouvernement s’est engagé à réintégrer dans leurs postes les employés licenciés pour cause de grève et à modifier la loi électorale.

Le FIS s’est engagé de son côté à interrompre la grève. Il a été également convenu aux termes de cet accord que la place des martyrs et la place du 1er mai, occupées par des grévistes plongés dans la prière nocturne, ne sera libérée que dans la matinée du 4 juin.

La grève fut interrompue à la suite de cet accord. Mais contre toute attente, et à la grande surprise de tout le monde, le 4 juin à deux heures du matin, la gendarmerie a pris d’assaut les places en question, tuant à coup d’artillerie et de grenades des dizaines de grévistes qui priaient ou dormaient et blessant des centaines.

C’était un véritable carnage qui a poussé le gouvernement Hamrouche à la démission.

L’arrêt du processus électoral du 11 janvier 1992 va aggraver la situation. Il fait basculer l’Algérie dans l’horreur. Ce fut le début d’une guerre aux conséquences désastreuses dont la responsabilité incombe à la junte militaire.

AS-SALAM : Et puis vous vous êtes retrouvé au Burkina Faso, dans quelles circonstances ?

Cheikh A.S : Après le procès des dirigeants du FIS en juin 1992, la situation sécuritaire s’est beaucoup détériorée.

Certains avocats de la défense furent arrêté ; craignant alors pour ma vie, j’ai rejoint pour la dernière fois ma famille en France, persuadé que je ne pouvais plus me rendre en Algérie, du moins dans l’immédiat.

Je devais néanmoins poursuivre la défense de mes clients auprès des organisations de défense des droits de l’homme et surtout de l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides) pour les Algériens demandeurs d’asile.

Évidemment, cela ne pouvait pas se faire sans dénoncer la politique de répression et de terreur du pouvoir algérien.

Cette attitude n’a pas plu à la junte militaire, qui a manigancé au temps de l’ancien ministre de l’intérieur, Pasqua, pour que nous soyons, moi et dix-neuf autres personnes, expulsés de France.

Il y a eu une manœuvre sournoise entre les services secrets des deux pays qui a débouché sur notre éloignement. Cela s’explique par le fait qu’il existe une coopération policière très étroite entre l’Algérie et la France.

Cette coopération prend quelquefois la forme de complicité flagrante des services français, au mépris des principes des droits de l’homme. Pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, l’assassin de maître Ali Mecili, le capitaine Abdelmalek Amalou a pu échapper à la justice française grâce à la complicité de Charles Pasqua.

Deux jours après l’assassinat, perpétré le 07 avril 1987, l’auteur a été embarqué en 1ère classe dans un avion à destination de l’Algérie. On se souvient de l’expulsion de l’ancien Président de la république algérienne Ahmed Ben Bella.

Les campagnes d’interpellations et d’expulsions d’algériens depuis 1993 s’inscrivent dans le cadre de cette coopération, renforcée par le prétexte de la lutte antiterroriste.

Il est indéniable que la France a des intérêts importants en Algérie. De ce fait, elle ne tolère aucune opposition au pouvoir des généraux considérés en tous cas comme les meilleurs gardiens de ses intérêts et surtout un rempart contre les islamistes.

Pour ce faire et sous le prétexte de la lutte antiterroriste, certains responsables français, partisans d’une politique dure à l’égard des étrangers, n’hésitent pas à prendre des mesures draconiennes pour satisfaire la demande de leurs homologues algériens.

C’est ainsi que Charles Pasqua, ancien ministre de l’intérieur, a mis en exécution le plan de notre expulsion initié par les généraux algériens. Selon les témoignages d’anciens officiers de la sécurité militaire, les Algériens ont remis aux autorités françaises une liste nominative comprenant plus de 600 personnes soupçonnées d’activisme islamique.

Parmi ces noms, précise le témoignage, il y avait des étudiants, des commerçants, des travailleurs émigrés et des réfugiés politiques. Bien entendu, j’y figure en bonne place.

Le rapport du mouvement algérien des officiers libres (maol) révèle qu’une importante somme d’argent a été versée à Charles Pasqua en échange de notre expulsion.

Ce n’est pas étonnant compte tenu des nombreuses affaires de corruption et d’abus de biens sociaux dans lesquelles ce dernier est impliqué.

En effet, il ne s’agit pas d’une simple expulsion mais d’une déportation étant donné son caractère politique et l’internement au Burkina Faso.

Avant d’être expulsé, j’étais assigné à résidence à Florac, village situé au sud de la France. Surveillé en permanence par six policiers en civil qui se relayaient chaque semaine. L’hôtel où je résidais était gardé par trois gendarmes.

Je devais pointer tous les jours y compris le week-end à la gendarmerie. Je pouvais sortir pour faire du sport ou me promener en ville, mais toujours accompagné de deux à trois policiers.

Je recevais de temps à autre la visite de mes enfants ; quant aux autres visites, c’était difficile.

Un jour, j’étais en train de dîner avec mon épouse au restaurant de l’établissement, les policiers étaient attablés en face de nous, quand un taxi s’immobilisa devant l’hôtel. Deux personnes en descendirent et se dirigèrent vers la réception pour se renseigner si j’étais là.

La réceptionniste vint m’informer de la présence de deux visiteurs qui attendaient à la réception. Je demandai à ma femme de regagner la chambre. Les visiteurs, après s’être assurés de la bonne adresse, ont dû ressortir pour régler le taxi et prendre leurs bagages.

Ces mouvements, suspects aux yeux des policiers, les ont mis en état d’alerte. Ils sortirent les armes et se mirent en position de tir. Les visiteurs étaient soupçonnés de terroristes. Il fallait beaucoup d’efforts pour calmer les policiers et les convaincre qu’il s’agit de proches venus d’Algérie pour me rendre visite.

Ce n’est qu’après avoir fouillé leurs bagages et contrôlé leur identité que la situation s’est détendue.

Après neuf mois d’assignation à résidence à Florac, le 5 août 1994 j’étais transféré à Folembray où je fus interné un mois durant avant d’être expulsé au Burkina Faso.

Je n’oublierai jamais ce mercredi 31 août 1994. A cinq heures du matin, des centaines de policiers et de gendarmes furent irruption dans la caserne où nous étions internés à Folembray.

Il y avait parmi nous une femme souffrante, Madame Ressaf, qui était de santé fragile. Ils défoncèrent les portes d’entrée et envahirent violemment les étages du bâtiment et la salle où certains internés étaient en train de faire la prière.

Devant leur attitude brutale et agressive, la prière fut interrompue. Un officier a sommé les internés de s’aligner face au mur, signalant que le dispositif comptait cinq cents agents.

D’autres scènes de violence se déroulaient aux étages supérieurs où un autre groupe d’une trentaine d’agents a défoncé les portes des chambres et arraché à leur sommeil les internés qui s’y trouvaient.

Certains agents violèrent l’intimité du couple Ressaf ; ils ont pénétré violemment dans leur chambre et sans la moindre explication, ils ont passé les menottes au mari et ordonné à la femme de faire ses bagages.

Les internés, chacun accompagné de deux policiers, furent conduits dans leurs chambres et sommés de s’habiller et de faire leurs bagages. Les policiers avaient des sacs ‘‘poubelle’’ et ils se mirent à ramasser les effets afin d’accélérer l’opération. Entre temps, il a été procédé à une fouille au cours de laquelle les pièces d’identité furent retirées.

Nous ne savions pas ce qui s’était passé ni ce qu’ils allaient faire de nous. On a parlé d’expulsion à demi-mot sans préciser vers quel pays. Nous avions vainement protesté contre le refus de nous laisser informer nos familles et nos avocats, contre le refus de nous laisser récupérer nos livres déposés à la bibliothèque de la caserne.

Nous avons été embarqués manu militari dans des véhicules banalisés. A l’intérieur de ces véhicules, chacun des internés était gardé par des agents spécialement chargés de lui.

Lorsque le convoi a quitté la caserne, nous avons pu constater l’important dispositif de sécurité mis en place tout le long du trajet. Le convoi arriva à 8h 30 à l’aérogare de la base militaire de Reims où un vol charter de la compagnie ‘‘European Airlines’’ (E.A.S) nous attendait.

Madame Ressaf fut embarquée en premier par trois femmes policières suivies de son époux, menottes aux poings. Les internés qui ont opposé une résistance furent embarqués de force. Certains furent roués de coups et traînés à même le sol par les chaînes des menottes avant d’être jetés l’un après l’autre dans l’avion.

A l’entrée de l’appareil, chaque interné devait se soumettre à une fouille corporelle exécutée par les agents du RAID avant de prendre place au milieu de deux agents, collés à lui et l’accompagnant même aux toilettes qui devaient être laissées ouvertes.

Le décollage eut lieu à 8h 45. Nous étions vingt personnes et ignorions totalement notre destination. Ceux des internés qui étaient sous traitement se sont vu refuser l’absorption de leurs médicaments.

L’avion fit escale de trois quarts d’heure aux îles Canaries pour le ravitaillement en carburant. Cette escale a permis de dissiper le doute sur notre destination ; dès son redécollage, le nom du Burkina Faso commençait à circuler. Le voyage a duré 8h30. Il était environ 17 h quand l’avion se posa à l’aéroport de Ouagadougou.

4) Comment vivez-vous cet exil ?

Vous savez l’exil est pire que la prison. En prison vous pouvez recevoir la visite de votre famille, ce qui n’est pas facile en exil. En prison vous pouvez savoir combien de temps vous devez passer comme prisonnier, alors qu’on ignore tout en exil.

A notre arrivée au Burkina Faso le 31 août 1994, nous avons été accueillis par les autorités de ce pays, notamment le ministre chargé de mission à la Présidence et le directeur général de la sûreté.

Ces derniers nous ont fait savoir que le motif de notre accueil s’inscrit dans un but purement humanitaire et afin de nous éviter une expulsion vers l’Algérie où notre vie serait en danger. Ils nous ont donné des garanties sur les conditions de sécurité et de séjour. Ils nous ont promis :

1- Que notre séjour au Burkina ne saura se prolonger au-delà de l’élection présidentielle en France, soit mai 1995.

2- Que nous aurions comme interlocuteur un ministre d’État en l’occurrence Monsieur Salif Diallo

3- Que nos familles peuvent nous rejoindre à tout moment avec prise en charge des frais de voyage et de séjour.

4- Que nous serions entièrement libres de nos mouvements

On saura plus tard que ces promesses n’ont malheureusement pas été tenues. Nous étions logés et nourris à l’hôtel ok inn. Les militaires qui nous gardaient logeaient avec nous. Ils surveillaient de très près nos mouvements. Nous ne pouvions pas sortir de l’hôtel ni individuellement ni en groupe sans l’autorisation du responsable de sécurité.

Les sorties en groupe étaient plus faciles que les sorties individuelles. Nous avions à notre disposition un minibus pour nos déplacements.

Il est vrai que les premiers temps, nos interlocuteurs s’occupaient de nous, le ministre nous rendait visite de temps en temps, on pouvait avoir des billets d’avion pour nos femmes, mais tout cela n’a duré que cinq ou six mois. Après, tout a changé.

Nous étions restés deux mois à l’hôtel OK Inn. Ensuite, nous étions séparés en deux groupes, faute de pouvoir loger tout le monde dans un même endroit.

Un groupe de 8 personnes a été hébergé dans un hôtel baptisé ‘‘le Provence’’, moins cher que le premier ; le couple Ressaf a été installé dans une villa, et un groupe de 10 personnes dans une autre villa voisine. Une troisième villa dans le même quartier était prête un mois après pour abriter le groupe de l’hôtel le Provence.

Dans les premiers temps, lorsqu’une famille vient, on s’arrangeait pour héberger les époux, soit chez le couple Ressaf, soit à l’hôtel. Moi, dès le début j’ai demandé à être logé seul du fait que ma famille devait souvent me rendre visite et surtout pour ne déranger personne car je veille beaucoup la nuit.

J’étais installé dans un appartement, mais avec une surveillance renforcée et une liberté de mouvement restreinte.

Entre temps, plusieurs ont tenté de fuir mais sans succès, ils étaient refoulés de Genève, de Paris, de Lyon, de Rome, de Moscou, d’Accra. Un seul a réussi à s’enfuir le 16 décembre 1994. Sa femme, et ses trois enfants, était confrontée à des problèmes sérieux en France, il devait trouver une solution : s’installer quelque part en Europe en vue d’un regroupement familial.

Une fois, le 15 mars 1995, sept membres du groupe ont tenté de fuir la nuit. Des mouvements inhabituels ont attiré l’attention des gardes qui sont intervenus violemment pour les empêcher de sortir de la maison. Cet incident a failli prendre une mauvaise tournure.

En tant que porte-parole du groupe, j’étais contacté à trois heures du matin par le capitaine Kéré, l’aide de camp du Président, qui me signala l’incident en menaçant de faire intervenir l’armée. J’ai essayé de le raisonner en lui rappelant leur promesse concernant notre liberté de mouvement.

Le lendemain, sans doute après avoir consulté les Français, le capitaine se ravise, il vient nous annoncer : ‘‘celui qui veut partir est libre de le faire’’.

Du coup, les autorités ont commencé à fermer les yeux sur ceux qui voulaient partir. Bien plus, elles ont décidé d’accorder une aide – de 30 à 60 000 ff – à ceux qui veulent s’en aller.

C’est ainsi que beaucoup sont partis, en particulier ceux qui n’ont pas de familles en France ou dont les familles y avaient des problèmes matériels urgents.

En ce qui me concerne, pour des raisons que j’ignore, je n’ai eu ni l’autorisation, ni les facilités pratiques de le faire. Contrairement aux autres membres du groupe, je suis toujours en résidence surveillée, mes déplacements et mes visites demeurent sévèrement contrôlés.

Sur vingt expulsés, 14 sont déjà partis, il reste 6 à la date de ce jour. Ces derniers ont tous des femmes et des enfants en France, à l’exception d’un seul qui y a des parents.

En fait, nous étions durement éprouvés et déstabilisés par cette mesure qui a entraîné des conséquences graves sur notre vie et sur celle de nos familles.

Nous avions laissé derrière nous quarante enfants mineurs sans soutien et sans ressources. L’éloignement de leurs pères les a privés de moyens de subsistance et bouleversé leur scolarité.

Certains enfants dont la mère était décédée ou divorcée se trouvèrent livrés à eux-mêmes, ou récupérés par des proches parents ou par le service social de l’enfance.

D’autres encore sont tombés malades sans pouvoir bénéficier de soins ni d’assistance.

Certaines familles ont été expulsées du logement faute de payement des loyers et elles furent jetées à la rue.

Quatre femmes ont demandé et obtenu le divorce de leurs maris expulsés, du fait que cette situation a duré et qu’elles n’avaient aucun espoir de les voir revenir.

Ces fâcheuses conséquences ont à leur tour rejailli sur certains expulsés, notamment ceux qui ont des enfants seuls, affectant sérieusement l’équilibre mental de trois d’entre eux.

Pour résumer, je peux dire que c’est lamentable. On est presque ignoré de nos enfants, de nos familles et de nos amis. Nos enfants ont grandi sans nous, et de quelle façon ? La déportation est quelque chose d’inhumain, une peine extrêmement grave, voire synonyme de peine capitale, de mort, même si nous sommes en vie.

Être en vie sans relations, sans liberté, sans papiers, sans droit, sans statut, loin de ses enfants…C’est une vie qui n’a pas de sens.

Nous sommes dans la confusion la plus totale ; notre situation est pire que celle d’un condamné. Encore une fois, un prisonnier sait combien d’années il passera en prison. Il sait quand est-ce qu’il va être libéré ; nous, en revanche, nous ignorons totalement notre avenir. Nous ne savons pas pour combien de temps nous sommes là.

Nous ne savons même pas de quelle loi ou de quel droit nous dépendons. Quelle est la loi qui nous régit ? Est-ce la loi du Burkina ? Est-ce la loi française ? Est-ce le droit international ? Nous ne savons rien de cela. Nous ne sommes ni des réfugiés, ni des touristes, ni des coopérants. Nous sommes plutôt les otages d’un État entre les mains d’un autre État.

Vous êtes loin de l’Algérie aujourd’hui mais je suis sûr que c’est comme si vous y êtes. Quelle lecture faites-vous de la situation sociopolitique de ce pays ?

En Algérie, la situation se détériore de plus en plus. Depuis le coup d’État du 11 janvier 1992, la crise ne cesse de s’aggraver. Le peuple paie les frais d’une dictature sanglante sur fond de gestion catastrophique dans tous les domaines.

Sur le plan politique, les généraux ont toujours le monopole du pouvoir ; même s’ils se cachent derrière une façade démocratique.

Les élections ne sont plus un moyen d’expression de la volonté du peuple à cause d’une fraude qui s’institutionnalise. Le peuple est considéré comme mineur, dans l’incapacité d’exercer ses droits et d’en jouir. Il joue le rôle de simple figurant dans les actes de la vie publique.

Si on fait semblant de le consulter dans certains domaines pour des raisons de pure politique politicienne, il est complètement marginalisé dans tout ce qui touche à la souveraineté, à la gestion et au destin du pays.

Lors des élections législatives de mai dernier, le taux de participation s’est révélé inférieur à 47 % ; la Kabylie avec ses quatre départements s’est abstenue de voter. Tout cela n’a pas empêché le pouvoir de valider les élections.

Depuis le début de l’année, il y a eu plus de mille morts. C’est dans le sang que l’Algérie a célébré le 5 juillet dernier le quarantième anniversaire de son indépendance.

Après dix ans de guerre, le sang continue de couler. Parce que la crise a besoin d’une solution politique globale, au lieu de se borner à l’aspect sécuritaire de celle-ci.

La concorde civile fut un échec, du fait qu’elle repose sur des fondements injustes et discriminatoires. Tout ce qui est bâti sur le faux est faux. Un projet de concorde qui exclut des centaines de milliers de victimes, des dizaines de milliers de morts, des milliers de disparus, des dizaines de milliers de veuves, des centaines de milliers d’orphelins, les droits d’une frange importante du peuple algérien est un projet mort-né.

Le Président Bouteflika n’a pas les mains libres et il ne veut pas ou il ne peut pas le dire. Il a promis la paix aux Algériens mais il ne l’a pas fait ; il a promis de libérer les dirigeants du FIS, Abassi Madani et Ali Benhadj et il n’a pas tenu sa promesse.

Preuve qu’il ne représente que la façade du pouvoir, le vrai pouvoir est entre les mains des généraux. Il fera mieux de démissionner pour montrer au monde entier qu’il est impossible de gouverner l’Algérie tant qu’existe la mafia des généraux.

On assiste ces derniers temps à des attaques meurtrières sur toute l’étendue du territoire, souvent dirigées contre des innocents parmi les femmes, les enfants et les vieillards ; ces attentats aveugles ne peuvent être que le fait du pouvoir dont les mercenaires, les milices, les escadrons de la mort sont de plus en plus nombreux à agir dans l’impunité. Les Algériens payent le prix des luttes internes au sein du régime.

Sur le plan économique, la situation est des plus catastrophiques. L’Algérie traverse la période la plus sombre de son histoire. Le vol, le pillage des richesses, la corruption font des ravages. De nombreux secteurs de l’économie nationale sont passés aux mains de la mafia grâce à une politique de privatisation désastreuse.

Des centaines de milliers d’ouvriers ont été jetés à la rue. L’agriculture fut un échec ; l’industrie, l’appareil de production ont fait faillite. Le bilan de ces quatre décennies est désastreux. Il n’y a pas que la torture, les disparitions et les massacres qui ont marqué la période écoulée.

La gestion militaire du pays a donné naissance à une caste de privilégiés qui a bafoué les valeurs de la révolution et dilapidé ses acquis. D’où la hausse du chômage, une baisse sensible du pouvoir d’achat, la crise du logement, la malvie, la dégradation des services publics, l’explosion de la pauvreté qui gagne plus des deux tiers de la population en dépit des énormes richesses du pays.

Treize millions d’Algériens vivent au-dessous du seuil de la pauvreté. On assiste à une prolifération de fléaux sociaux tels que les suicides, les divorces, la prostitution, la toxicomanie, la criminalité, les tensions sociales.

Bref, l’Algérie est dans une impasse ensanglantée politiquement, économiquement et socialement.

Ce qui explique les manifestations et les émeutes qui se déroulent partout dans le pays et non seulement en Kabylie. Les problèmes s’accumulent et le pouvoir en place s’avère incapable de les résoudre, parce qu’il y a un manque de volonté chez les uns et un manque de pouvoir et d’autorité chez les autres.

La mainmise des généraux sur le pouvoir politique a empêché le pays de sortir de la crise. Les enjeux sont tellement importants que les militaires ne veulent pas lâcher prise. Et comme la solution doit être d’essence démocratique, issue de la volonté du peuple, on n’y est pas parvenu.

Tant qu’on ne laisse pas au peuple la liberté de s’exprimer et de choisir ses représentants, on ne pourra pas résoudre les problèmes.

Vous pouvez me rétorquer que la démocratie, les élections fonctionnent régulièrement en Algérie, qu’il existe des institutions démocratiques, etc. C’est l’opinion des gens qui ne voient que de l’extérieur. Ces derniers ont pour la plupart une vision erronée parce que basée non pas sur la réalité quotidienne mais sur le ouï-dire et la propagande des médias.

Il y a une démocratie, certes, mais une démocratie de façade avec des élections truquées, des institutions croupion ; quand on ajoute les problèmes de l’eau, du logement, le banditisme, les massacres au quotidien, la hogra, on comprend que la situation en Algérie ne fait que s’aggraver de plus en plus.

En réalité, les généraux putschistes n’ont pas seulement confisqué le choix du peuple, ils ont encore engagé le pays dans une guerre dévastatrice.

Conséquences : deux cents mille morts, deux millions de victimes, six cents mille exilés, vingt mille disparus, un peuple endeuillé, un pays économiquement ruiné, socialement déchiré, et le sang continue de couler.


La Justice française interpellée pour "violation de droits’’

(Agence de presse africaine 31/8/2006)

Ouagadougou (Burkina Faso) août 1994 - août 2006.

Plus de douze années que les « expulsés de Folembray » attendent, à Ouagadougou, que les autorités françaises qui les avaient refoulés au Burkina, leur rendent justice à travers un procès pour les édifier sur ce que Paris a contre eux.

Le 31 août 1994, le ministère de l’Intérieur avait expulsé vers le Burkina Faso, vingt personnes (19 Algériens et un Marocain) accusées « d’activités intégristes » de nature à « menacer la sécurité des citoyens français », selon le ministre Charles Pasqua.

Quelques mois plus tôt, le 09 novembre 1993, la police française avait procédé à une rafle spectaculaire dans les milieux islamistes qui aboutit à l’arrestation d’une centaine de personnes et au démantèlement de plusieurs associations.

Parmi les interpellés, Me Ahmed Simozrag, établi en France où il dirige le Centre Abâad.

Assigné à résidence pendant neuf mois à Florac (en Lozère) puis interné un mois à la caserne de Folembray (Aisne), l’avocat sera, avec d’autres, expulsé au Burkina Faso.

Dans sa carrière, il eut à défendre les responsables du Front Islamique du Salut (FIS), en Algérie, son pays d’origine.

Il s’en explique : « On était au plus fort de la guerre d’Algérie et il était normal qu’un ressortissant de ce pays pût prendre part à des conférences sur le sujet », se défend Me Simozrag.

Aucune procédure judiciaire n’a jamais été engagée à l’effet de permettre aux « bannis » de se défendre et « prouver leur innocence ».

Sans statut reconnu et sans papiers au Burkina, les expulsés parlent de ce qui leur arrive avec, à la bouche, des mots comme « non droit », « arbitraire » et « situation paradoxale », causée par la France, un pays des droits de l’homme.

Aujourd’hui, ils ne sont plus que six à Ouagadougou, « déterminés à poursuivre » leur combat pour « la clarification et l’expression du droit ». Ils disent comprendre ceux qui sont partis : pour des raisons de famille, certains d’entre eux n’avaient pas le choix.

Pour la plupart, ceux qui ont quitté le Burkina Faso pour aller vivre clandestinement en Europe l’ont fait « avec de faux papiers, sous de fausses identités », expliquent des sources bien informées dans leur pays d’exil où ils circulent sans contraintes aucune.

« Nous subissons depuis 12 ans les conséquences d’une peine sans jugement, d’une peine sans fin et il est temps que les autorités burkinabè et l’État français se penchent sur notre situation » a confié à APA Me Ahmed Simozrag. « Nous ne demandons même pas un procès équitable, nous voulons seulement un jugement, peu importe qu’il soit rendu par des tribunaux burkinabè, français ou autres », a ajouté l’ex-avocat, père de six enfants qu’il n’a plus revus depuis.

L’importance de la justice à leur yeux, c’est de leur permettre d’être acquittés ou au pire, d’être condamnés, mais pour une peine limitée dans le temps et qu’ils connaissent.

Sans jugement, sans peine déterminée dans un pays qui n’est pas le leur, les « expulsés » se désolent de ce que Paris reste « sourd » à leur requête, d’un gouvernement à l’autre, de Droite comme de Gauche.

Ils clament leur innocence, s’appuyant sur le fait qu’ils n’ont jamais été l’objet d’une enquête ou d’une citation dans les nombreuses affaires de terroristes ou d’islamistes.

Ils disent n’en vouloir pour preuve que leur « bon comportement » au Burkina Faso qu’ils auraient pu chercher à quitter.

« Mais, explique l’un d’eux, il n’en est pas question. Nous savons que c’est cela que veulent obtenir les autorités françaises. Que l’affaire soit classée de cette façon. Nous ne leur ferons pas ce plaisir ».

« Nous n’avons jamais été l’objet d’une citation, d’une enquête, d’une commission rogatoire. Si on était coupable, on serait au moins cité dans une des affaires d’islamistes.

« Personne n’a parlé de nous. Le fait de n’être pas passés à la justice est une preuve de notre innocence. Il n’y a rien dans nos dossiers », clame l’avocat

Simozrag.


Les relégués de Pasqua

Soupçonnés de sympathies islamistes, ils ont été expulsés en urgence en 1994 par le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua. Expédiés au Burkina Faso. Depuis, six d’entre eux sont coincés là, « oubliés » de la justice. Ils réclament l’abrogation de l’arrêté qui leur interdit de rentrer.

Par Michel HENRY, Ouagadougou envoyé spécial, Libération, lundi 21 mars 2005

Les autres l’appellent avec respect « le Vieux », ou « Maître ». Ahmed Simozrag, 63 ans, reçoit à Ouaga dans sa villa de la zone du Bois. Couscous et jus de bissap. Un garde, militaire burkinabé en civil, dort sur sa terrasse et prend l’identité des visiteurs. « Maître » ne sort guère. Il passe ses journées, et ses nuits, à écrire, sur Internet, ou plongé dans un livre. Quand il est arrivé à Ouaga, en 1994, il avait les cheveux foncés. Ils sont blancs maintenant. « Vous avez déjà vu une peine sans procès ?, demande-t-il. Dix ans d’exil sans preuve ni jugement, ça fait mal ! On aurait préféré être coupables, on serait sortis depuis longtemps. C’est une prise d’otages. Comme un bannissement. Une sanction d’un autre âge. »

Dans le même quartier résidentiel, de l’autre côté d’un terrain de foot poussiéreux, vit, également en reclus, le Marocain Mohammed Chellah. A 58 ans, Chellah sert un délicieux jus fraise-pomme-orange : en onze ans, il a eu le temps de peaufiner la recette. Sur sa télé, un autocollant : « Qui parle de moi perd son temps. » « Je suis comme un fou », dit Chellah. Loin de sa femme et de ses huit enfants laissés sans ressources en France, Chellah assure : « On est fatigué. Ici, je ne fais rien. Je suis malade de l’estomac. Le docteur m’a dit "Tu penses beaucoup et tu ne guéris pas. Faut que tu retournes voir tes enfants." » Chellah réclame justice : « Moi, je ne bouge pas. Vous m’avez amené avec l’avion, vous me ramènerez là-bas. »

Au centre de Ouaga, Mohammed Doumi, 57 ans, a ouvert une cafétéria. Jus de fraise et de mangue. En août 2000, Doumi a écrit au juge antiterroriste parisien Jean-Louis Bruguière. « Frappé par l’arbitraire et l’injustice, déporté, humilié et expulsé, accusé sans aucune preuve formelle », Doumi demande « auprès de votre esprit éclairé » une inculpation qui permettrait de savoir ce qu’on lui reproche ­ en vain. Il a écrit à Chirac, précisant « je n’ai pas été un Rambo de bars, ni Papin des jardins, ni voyou des banlieues » ­ en vain. Il a tenté sept fois de quitter le Burkina Faso avec de faux passeports. Il s’est appelé Jojo Richard d’Afrique du Sud, Abdouramane Salifou ou Sidi Mohamed ben Mohamed du Niger. Refoulé partout, de Moscou au Ghana. « Pasqua payera cher devant Dieu », assure Doumi, qui évoque « onze ans d’angoisse loin de chez toi ; on te vole ta vie ».

« Le Burkina paye »

Le 31 août 1994, pour répondre au meurtre de cinq Français en Algérie que le pouvoir attribue au GIA (Groupe islamiste armé), Charles Pasqua, ministre RPR de l’Intérieur, ordonne l’expulsion de vingt personnes assignées à résidence dans une caserne désaffectée à Folembray (Aisne). Tous algériens, sauf Chellah. Direction, le Burkina Faso. Le « pays des hommes intègres » devient celui, non choisi, des hommes intégristes, ou réputés tels.

Islamistes ou sympathisants, ou rien du tout, expulsés sur la foi de vagues indications des Renseignements généraux, le gouvernement Balladur les accuse d’« activités susceptibles de présenter des dangers pour la sécurité de nos compatriotes » et Pasqua sort un argument béton : « Est-ce que je dois attendre que des bombes éclatent dans notre pays et que des Français soient assassinés ici pour intervenir ? »

Depuis, quatorze d’entre eux ont quitté le Burkina, en 1996 pour la plupart, encouragés par les autorités, qui ont fourni faux passeports, billets d’avion et prime de départ, « d’abord 1,5 million de francs CFA, puis 3, puis 6 », racontent-ils (soit 2 300 euros, puis 4 600, et enfin 9 200). Ils sont en Grande-Bretagne ou aux Pays-Bas. Les six autres restent piégés au Burkina : ils n’ont pas obtenu l’annulation de l’arrêté d’expulsion en urgence absolue, et refusent une fuite en douce comme les autres. Cinq sont pris en charge par le régime du président Blaise Compaoré : logement, téléphone et électricité payés, plus 400 000 F CFA (600 euros) mensuels. « C’est le Burkina qui paye », assure une source proche du pouvoir.

On imagine mal que la France ne rembourse pas la note, tant le pays est un des plus pauvres d’Afrique. Des centaines de milliers d’euros dépensés. Jusqu’à quand ? « La balle est dans le camp des autorités françaises. On ne sait pas si ça va se régulariser, assure un officiel burkinabé. Ici, ils ne sont ni en prison ni en résidence surveillée.

Ceux qui restent sont ceux qui n’ont nulle part où aller, qui voulaient repartir en France où ils ont toute leur famille et leurs biens. »

Ahmed Simozrag, avocat au barreau d’Alger, installé à Paris en 1977, se désespère : « Depuis onze ans, je me demande pourquoi je suis ici. » Lors de l’expulsion, l’avocat du ministère français de l’Intérieur affirmait que Me Simozrag « se trouve au coeur d’une nébuleuse dont au moins une partie a recours au terrorisme », ce qu’il conteste. Partisan d’un régime islamiste en Algérie « qui respecte l’État de droit », il défendait les dirigeants du FIS. « Ils ont été libérés, je suis toujours là. » Il a laissé à Paris sa femme et cinq enfants, tous français.

Sa fille Razika a décidé de se bouger : « Si on n’agit pas, ça peut durer jusqu’à la mort de mon père, dit-elle. Car tout le monde s’en fout. Or, ça touche toute la famille ! Est-ce juste, dans un pays où on défend les droits des enfants, d’être privés d’un père ? On souffre tous d’un déséquilibre. Une vraie galère. Manque d’argent. Manque d’autorité paternelle : ma mère, on l’a un peu piétinée.

Ce qui m’a le plus traumatisée, c’est l’absence d’explication de mes parents. Il faut dire qu’ils n’en avaient pas. » Son père est parti quand elle avait 10 ans. Elle en a 21. « Vous ne pensez pas que c’est suffisant ? Il a subi une sanction pour ses choix politiques. Mais il n’a commis aucun acte de violence ! » Razika a écrit, fin janvier, au ministère de l’Intérieur français. Qui lui réclame des papiers avant de reconsidérer l’affaire. « Certains ont fait une demande d’abrogation de l’arrêté d’expulsion, on est en train d’examiner très attentivement leurs requêtes », nous a-t-on expliqué au ministère.

« C’est une guerre d’usure ; ils attendent qu’on craque. Souvent, je me dis : c’est un cauchemar. Demain, je me réveille, ça n’a pas existé », raconte Soufiane Naami, le plus jeune de ces oubliés de la République. Arrivé à Ouaga à 23 ans, Soufiane s’est bien intégré : cadre commercial, marié à une Burkinabé, il a obtenu la nationalité, a deux enfants de 1 et 4 ans.

Sa vie, d’une certaine manière, est à Ouaga. Mais il aimerait pouvoir retourner à Sartrouville. Ses parents veulent venir, il leur dit : « Pas la peine, dans un mois, je suis en France ! » Ça dure depuis onze ans. Soufiane a eu le tort de fricoter à Sartrouville avec les militants islamistes de la Fraternité algérienne en France (FAF). Ça vaut onze ans de relégation ? Naami : « La justice ne nous a jamais cherchés. Mais nous, on cherche la justice ! »

« Un caillou dans leur chaussure »

Coincé entre Ubu et Kafka, Doumi assure pourtant : « On ne perd pas espoir. On croit toujours à la France. » Doumi vendait des fruits et légumes à Marseille. On l’a arrêté un matin d’août 1994. « Ils m’ont dit "Tu soutiens le GIA !" Mais y a rien, je te jure mon frère. Ils n’ont pas fait d’enquête approfondie sur les personnes. J’étais au FLN jusqu’en 1988 et je me retrouve avec une fausse étiquette d’intégriste, islamiste, terroriste ! » Doumi a quitté à Marseille une femme et une fille de 9 mois. Elle a 11 ans maintenant. Sa mère n’a rien osé lui dire sur son père. Doumi a fini par se remarier à Ouaga. Burkinabé depuis l’an 2000, père de jumeaux de 1 an, Doumi s’investit à fond pour Blaise Compaoré, préside un comité de soutien pour le président. Mais la liberté, il ne l’a pas.

Comme Omar Saker, qui veut sa revanche : « Voir Pasqua en prison. Au moins un jour ou deux. Je lui enverrai des oranges. » Arrêté alors qu’il s’improvisait imam à Annonay (Ardèche), Saker a aujourd’hui 50 ans. Il en fait dix de moins, grâce au sport. Son adresse e-mail : « Omarathon ». « Je vais courir. Sinon, je me baladerais à Ouaga avec un entonnoir sur la tête. » Mais il refuse de partir en douce, avec un faux passeport. « Si je pars, le problème est réglé pour le Burkina. Or, je veux rester un caillou dans leur chaussure. On ne peut pas s’accommoder d’une injustice. » En France, ses trois enfants ont grandi sans lui. Il a ressenti « un mur » quand ils lui ont rendu visite : « Ils ont des questions à poser mais ça ne sort pas, ou ils ont honte. » Et Saker s’inquiète : « Si demain je rentre en France, je n’ai même pas un toit où coucher. » Sa femme a divorcé après qu’il l’a frappée. « Et qui va m’embaucher ? A mon âge, on me répondra "On vous rappelle." »

Au début, ils ont cru être là pour quelques semaines, « le temps que l’opinion française se calme ». Puis quelques mois. On leur a dit qu’il fallait attendre. Attendre l’élection présidentielle de 1995. Attendre… Puis « ça a pété à Saint-Michel », la station de métro parisienne, et chaque attentat ruinait leurs espoirs.

Qui prendrait le risque de faire revenir en France des islamistes, ou étiquetés tels ? Personne. Ils ont cru à la gauche, en 1997, « on la pensait plus humaine ». Mais rien. De temps en temps, ils exposent leur cas aux conseillers de l’ambassade de France (1). « Ils nous écoutent poliment puis disent : "On transmet." »

Filles voilées

Ils se retrouvent de temps en temps pour discuter. Seul Chellah reste dans son coin. « Mon cas est à part », assure-t-il. Chellah, qui a travaillé vingt-cinq ans en France, était chef de chantier à Avignon.

En 1990, il a retiré ses filles voilées de l’école publique. A son expulsion, la police lui a reproché d’aider des Algériens « à trafiquer des armes par le Maroc », notamment via son gendre d’alors, Abdelilah Ziyad. Chef d’un réseau islamiste responsable de l’attentat de Marrakech du 24 août 1994, Ziyad a pris huit ans de prison, le 9 janvier 1997, devant le tribunal correctionnel de Paris.

Poursuivi dans la même affaire, Chellah a été condamné par défaut (en son absence) à deux ans de prison. « Il a été expulsé avant de pouvoir s’expliquer », regrette son avocat, Me Kamel Bouaouiche, pour qui onze ans de relégation contre deux ans de prison, c’est forcément exagéré. Me Bouaouiche a saisi le tribunal administratif de Marseille.

A Avignon, la fille de Chellah, Soumia, 30 ans, résume : « J’ai vu mon père un mois en onze ans. Ma mère n’en peut plus. Elle est à zéro, au RMI, elle est tout le temps malade et on ne sait pas quoi faire. » Dans sa lettre au juge Bruguière, Doumi se dit « prêt à payer » s’il est déclaré coupable de quelque chose. Sinon, il demande à « recouvrer [ses] droits, notamment ceux de rejoindre [sa] famille ». Il attend la réponse.

(1) L’ambassade a refusé de répondre à nos questions.

(2) Le groupe comprend également Abdelkader Mechkour, qui n’a pas souhaité nous rencontrer.


Douze ans déjà !

(Paru au journal l’Indépendant du 5.9.2006)

On n’entre pas comme ça chez Me Ahmed Simozrag. Avant de pénétrer à l’intérieur de son domicile, nous avons été priés, tout comme nos collègues de remettre nos pièces d’identité au « vigile » posté à l’entrée. Résidence surveillée, sorties surveillées, visites surveillées ..., bien que le contrôle dont il fait l’objet se soit quelque peu relâché, le goût de la liberté n’est plus qu’un lointain souvenir pour lui.

Mais que lui reproche-t-on de si grave pour le maintenir dans cette situation depuis 12 ans sans que rien ne change après l’avoir déporté en 1993 de Paris à Florac où il fit 9 mois d’assignation à résidence ? Les faits remontent à 1994, quand du jour au lendemain, vingt maghrébins sont arrêtés et détenus dans la ville de Folembray, au Nord de la France.

Officiellement, l’État français leur reproche une « appartenance à un mouvement qui prône la violence et le terrorisme ». La référence au Front Islamique du Salut (FIS) est claire. Sauf que la plupart d’entre eux n’avaient en réalité aucun lien avec cette organisation, certains n’étaient même pas des musulmans pratiquants.

D’autres étaient en effet sympathisants du FIS, comme plus de la moitié de la population algérienne en 1994. Le FIS n’était-il pas un parti politique ayant remporté des élections législatives en 1992 lesquelles ont été annulées par le pouvoir qui les avaient organisées ? Fallait-il enfermer tous ceux qui ont voté pour lui en Algérie ? Me Simozrag qui exerçait en France était l’avocat de ce parti, ce qui faisait apparemment de lui un potentiel poseur de bombes.

Que leur culpabilité soit supposée ou réelle n’avait de toutes façons aucune importance pour les autorités françaises qui avaient visiblement décidé d’oublier l’existence même des droits de l’Homme dans cette affaire.

Après les avoir enlevés par surprise de leur domicile français, et après les avoir amenés dans ce qu’ils appellent leur « camp de concentration » de Folembray, on est à nouveau venu les chercher pour une destination inconnue, toujours par surprise.

Le 31 août 1994, c’est au beau milieu de la prière que les forces de l’ordre sont venues les trouver pour les traîner jusqu’à l’avion qui devait les convoyer à Ouagadougou. Ils ne l’apprendront qu’une fois arrivées aux Iles Canaries où ils ont été en escale technique, encadrés par une cinquantaine de policiers, escorte jugée nécessaire pour surveiller les prétendus terroristes. Débarqués au pays des Hommes intègres sans papiers, sans statut, ils ont alors réalisé que la France venait de les condamner à un bannissement qui n’a toujours pas pris fin à ce jour.

La violation des droits élémentaires est pourtant flagrante puisque aucune enquête n’a été ouverte, aucun procès ne s’est tenu, les accusations ne sont appuyées par aucune preuve. Aucune importance pour les autorités françaises qui leur interdisent tout hypothétique retour en France, et les laisse là sans statut.

Les déportés de Folembray ont alors frappé à toutes les portes pour faire connaître leur situation et prouver leur innocence. « Même le Haut Commissariat aux Réfugiés ne nous a pas aidés ». Toujours la même réponse dans la bouche de leurs interlocuteurs : « nous sommes désolés, c’est de la France que dépend cette affaire ». Sans relâcher le difficile combat, il a bien fallu vivre et s’intégrer.

Non pas qu’ils n’aient pas apprécié le Burkina Faso, au contraire, mais ils auraient aimé le découvrir dans d’autres circonstances, de leur propre gré par exemple. L’existence qu’ils entament est une épreuve mentale plus que douloureuse. Me Simozrag la compare d’ailleurs sans hésiter à une condamnation capitale, une sorte de mort sociale. Il ne sort d’ailleurs plus de chez lui que pour se rendre à la mosquée pour la prière du vendredi. « 

Aujourd’hui nous bouclons 12 ans d’exil, de solitude, de vies séparées de nos familles, 12 ans d’arbitraire ». Leurs familles en ont-elles aussi subi les conséquences, dans l’absence d’un père qu’on ne peut pas s’expliquer ? La fille de Me Simozrag a même tenté de mettre fin à ses jours et en garde des séquelles physiques et psychologiques.

Certains ont alors choisi de s’installer clandestinement en Europe. Sur vingt personnes, six restent aujourd’hui encore au Burkina Faso et perçoivent toujours une pension de la part des autorités burkinabé.

Ces douze années de bannissement, Me Simozrag et Soufiane Naami ont vite compris qu’ils les devaient à M. Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur à l’époque de leur déportation. « A chaque élection en France, on essaie de s’attribuer les voix de l’Extrême droite ».

Face à la menace terroriste, il était de bon ton de faire un geste contre l’« insécurité », un coup médiatique histoire de gagner les voix du Front National (FN). « Nous, on croyait que la France était le pays des droits de l’Homme. Moi j’ai envie de dire à ces enfants, à ces clandestins qui rêvent de l’Europe, on leur ment. Ils n’ont qu’à rester chez eux, l’Afrique c’est mieux ». Ecœurés, après douze longues années, Me Simozrag et les autres attendent toujours que justice soit faite.

Eux-mêmes désirent être traduits devant cette justice puisqu’ils n’ont rien à se reprocher. « Si on n’a pas eu de procès, c’est parce qu’on est innocent ». Il y a eu quelques espoirs, mais toujours déçus. Ainsi, l’arrêté d’expulsion aurait dû être révisé au bout de cinq ans, douze ans plus tard il n’en est toujours pas question. Soufiane Naami avait par ailleurs obtenu l’abrogation de cet arrêté, mais le ministère de l’Intérieur s’est dépêché de faire appel pour finalement annuler la décision.

Quand on évoque un éventuel retour en Algérie maintenant que les choses s’y sont calmées, Me Simozrag répond que s’il veut certes mourir dans son pays natal, il veut d’abord rentrer en France retrouver sa famille, prouver son innocence et régler ses affaires professionnelles laissées en plan en 1993.

Mais pour le moment, cette « situation arbitraire, anormale et illégale perdure, on ne voit pas l’issue. Nous sommes victimes d’une peine sans jugement qui semble être une peine sans fin ».

Samia Dechir (stagiaire)


DÉCLARATION DES EXPULSES DE FOLEMBRAY

A l’occasion du 15ème anniversaire de leur exil au Burkina Faso

Le 31 août 2009, dans deux jours, nous aurons bouclé les quinze ans au Burkina Faso. Je voudrais, à cette occasion et au nom des expulsés de Folembray, exprimer au peuple burkinabé notre sincère reconnaissance et nos plus vifs remerciements pour l’accueil chaleureux et fraternel qui nous a été réservé tout au long de notre séjour au Burkina Faso.

En réalité, bien que notre éloignement participe d’une mesure injuste, il est indéniable qu’il fut pour nous une heureuse occasion de découvrir un peuple noble qui n’a manqué aucune occasion de nous faire oublier l’exil, agissant de telle sorte que nous nous sentions toujours chez nous.

Ce qui explique pourquoi Monsieur le Président du Faso a répondu à une question nous concernant : ‘‘Ils sont chez eux au Burkina Faso’’.

Il faut reconnaître, toutefois, qu’une période de 15 ans est relativement longue pour des exilés séparés de leurs familles.

L’essentiel, en tous cas, est d’avoir prouvé, de par nos comportements, la fausseté de l’accusation qui a motivé notre expulsion.

L’étiquette de ‘‘terroristes’’ qu’on a tenté de nous coller n’est qu’une odieuse calomnie. Car, à entendre l’ancien ministre Charles Pasqua l’affirmer avec assurance, on pourrait facilement le croire et nous prendre pour tels si bien que seul le temps, comme c’est le cas, pouvait nous innocenter.

« Est-ce que je dois attendre, s’exclama Pasqua, que des bombes éclatent et que des français soient assassinés pour intervenir ? »

Des terroristes expulsés au Burkina Faso auraient pu s’en prendre aux Français et aux intérêts français au Burkina Faso !

Heureusement, ce ne fut pas le cas, aucune bombe n’a éclaté au Burkina Faso pendant ces quinze ans, Dieu merci et aucune bombe n’y éclatera par la grâce de Dieu.

Nous avons usé de patience et gardé notre calme dans l’espoir que cette question trouvera un jour une solution.

Il est de notre devoir d’informer l’opinion burkinabé de notre situation après 15 ans d’exil.

Sur vingt expulsés, nous sommes actuellement six, un marocain et cinq algériens. Ceux qui sont partis, l’ont fait de leur plein gré pour des raisons personnelles. Ce n’est ni le pays qui leur aurait déplu, ni ses autorités qui les auraient contraints à le faire.

En fait, sur le plan familial, la situation est loin d’être satisfaisante. Non seulement l’exil n’a pas facilité le regroupement familial, mais en plus les visites de nos femmes et de nos enfants sont devenues difficiles, voire impossibles en raison de la cherté des frais de voyage.

C’est la raison pour laquelle certains expulsés ont été obligés de quitter le Burkina Faso dans des circonstances difficiles pour se rapprocher de leurs familles.

Dans ce contexte, nous ne saurions passer sous silence l’accident qui s’est produit au cours de l’échauffourée entre les policiers et les militaires en date du 19 décembre 2006 et dont a été victime notre frère MECHKOUR Abdelkader.

Ce dernier était au volant de sa voiture - rentrant chez lui après quelques courses- lorsqu’il reçut une balle dans le dos, plus précisément entre le rein gauche et la colonne vertébrale. Il avait perdu beaucoup de sang à cause de l’arrivée tardive du secours. Il resta plus d’un mois à l’hôpital à ses frais, avant d’en sortir avec des séquelles assez graves.

A propos de la question de justice, il convient de souligner que la justice française a tranché en faveur de certains parmi nous en annulant les arrêtés d’expulsion les concernant. Mais, nonobstant cette décision, les intéressés n’ont pas pu obtenir les visas pour retourner en France.

Celui-ci leur a été maintes fois refusé malgré leur statut de résidant et la nationalité française des membres de leurs familles restées en France.

Il en résulte que l’injustice dont sont victimes les expulsés a également frappé leurs enfants lesquels ont été injustement privés de leurs pères et soutiens durant cette période de 15 ans.

Un simple regard sur l’actualité permet de constater la particularité de notre cas.

Que de conflits ont pu être réglés depuis, que de prisons ont été fermées, que d’otages libérés, que de prisonniers ont purgé leurs peines et recouvré leur liberté, alors que nous, nous sommes toujours là, en train de purger une peine sans jugement et apparemment sans fin.

Pourtant, toutes les lois du monde s’accordent à poser comme principe : Pas de peine sans jugement.

Nous aurions souhaité être coupables, jugés et libérés.

Cette situation est d’autant plus affligeante que même après avoir obtenu gain de cause judiciairement, il ne nous a pas été possible de rejoindre nos familles.

Ouagadougou, le 29 août 2009

Pour les expulsés,

Ahmed Simozrag


15 ans d’Exil au Burkina Faso

(Paru au journal Le Pays 31.8.2009)

A l’occasion du 15e anniversaire de leur exil au Burkina, les expulsés de Folembray ont organisé une conférence de presse, le samedi 29 août 2009, pour porter à la connaissance de l’opinion leur situation, mais aussi interpeller les autorités françaises sur leur sort.

(Par Dayang-ne-Wendé P.SILGA et Raphaël KAFANDO (stagiaire)

« Nous sommes victimes d’une injustice flagrante », a déclaré Me Ahmed Simozrag, un des Algériens expulsés de Folembray (Nord de la France) vers Ouagadougou. En rappel, le 31 août 1994, 20 expulsés (Algériens et Marocains de France) ont débarqué à l’aéroport international de Ouagadougou.

Ils sont supposés être des terroristes, membres du Front islamique du salut (FIS), coupables, semble-t-il, d’avoir eu des intentions d’attentats terroristes en France. Depuis, ils ne sont plus que six au Burkina. « Ceux qui sont partis l’ont fait de leur plein gré », a déclaré Me Ahmed Simozrag.

Les expulsés de Folembray veulent l’abrogation de l’arrêté d’expulsion pris par Charles Pasqua, ministre de l’intérieur à cette époque. Ils estiment qu’ils sont victimes d’une injustice, car disent-ils « si nous étions des terroristes, on aurait pu s’en prendre aux Français et aux intérêts français au Burkina.

Heureusement, ce ne fut pas le cas, aucune bombe n’a éclaté au Burkina Faso pendant quinze ans ». Et Me Simozrag de renchérir : « Nous aurions souhaité être coupables, jugés et libérés, car notre malheur, c’est d’être innocents ». En outre, ils estiment vouloir revoir leurs familles en France et retrouver leurs biens.

A propos de la question de justice, ils affirment que malgré le fait que la justice française ait annulé l’arrêté d’expulsion de certains d’entre eux, notamment Naami Soufiane et Chellah Mohammed, les intéressés n’arrivent toujours pas à obtenir un visa pour rentrer en France.

Pour eux, « la raison d’État a donc pris le pas sur la justice. » Malgré l’amertume de ces 15 ans d’exil, ils gardent espoir, que par la grâce de Dieu, justice leur sera rendu un jour.

« L’ironie du sort pour Charles Pasqua »

Il faut dire que s’il y a quelqu’un contre qui les expulsés de Folembray étaient très remontés, c’est bien Charles Pasqua, le ministre de l’intérieur français de l’époque. Ils l’accusent de leur avoir fait « un procès d’intention ». En témoigne cette déclaration qu’il a faite au lendemain de leur expulsion : « Est-ce qu’il faut attendre que des bombes éclatent et que des Français soient assassinés pour intervenir ? ».

Pour ces derniers, leur expulsion n’était rien d’autre qu’une façon de récupérer les voix de l’extrême droit à la veille de l’élection présidentielle de 1995, car leur dossier était absolument vide. Et Naami Soufiane de déclarer que l’ironie du sort est que Charles Pasqua qui les avait poursuivis pour « menace d’atteinte à l’ordre public » est poursuivi actuellement pour « trafic d’armes et corruption ». Il termine alors en disant : « C’est la main de Dieu qui agit ». DPS et R.F


« Je suis révoltée ! »

FAWZIA SIMOZRAG

Elle est étudiante à la Sorbonne, à Paris, et prépare un Master en sciences politiques. Fawzia Simozrag, fille de Me Ahmed Simozrag, explique comment elle a vécu seize ans de chemin de croix…

Fawzia Simozrag : En 1994, j’avais sept ans. J’étais donc encore enfant. Aujourd’hui, j’en ai 24. Je suis en bonne santé grâce à Dieu. Je trouve que la situation des expulsés de Folembray dont mon père fait partie, est révoltante. J’étais petite à l’époque, donc je n’avais pas le moyen de me révolter.

Aujourd’hui, j’observe cette situation avec un regard d’adulte et je trouve cela désolant pour la démocratie française. Je suis née sur le sol français et j’ai la nationalité française ; j’estime que cette situation qui perdure depuis seize ans, n’honore pas la France.

Il a été difficile pour moi de vivre loin de mon père. Mais la force de Dieu a été à mes côtés. Plusieurs fois, dans l’année, nous avons effectué des voyages au Burkina afin de voir notre père. C’est une situation désastreuse ; je suis vraiment révoltée.

Et je resterai toujours révoltée face à cette situation. Qu’avez-vous particulièrement envie de dire au gouvernement français par rapport à cette situation ?

J’ai envie de lui dire que c’est honteux ! Je trouve que seize ans, c’est trop. Il faut mettre un terme à ce calvaire. Il faut rouvrir le dossier et laisser, au moins, aux personnes expulsées, le droit de se présenter devant une Justice digne de ce nom.

La France a su être digne à certains moments mais aujourd’hui, elle ne l’est plus, compte tenu de cette situation. Je ne cache pas ma honte et mon désarroi face à la démocratie française. Que fait-elle ?

Avez-vous un message à l’endroit des autorités burkinabè ?

Le Burkina Faso est un pays d’accueil très chaleureux ; les gens sont de bon cœur, honnêtes. Mais aux autorités, j’aimerais dire de faire attention à la complicité avec certains États.

Peut-être que je me trompe, mais cela reste dans le domaine des hypothèses. Certes, il n’est pas de mon ressort de critiquer, mais si jamais cette hypothèse s’avère vraie, si jamais le Burkina Faso avait été complice d’une situation ou d’un silence, alors, ce serait vraiment déplorable.

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK


Un exil pas comme les autres

(Algeria-Watch 16.11.2009)

Ahmed Simozrag, 16 novembre 2009

Après l’assassinat, le 3 août 1994, de 5 Français en Algérie, Charles Pasqua, ministre de l’intérieur français de l’époque, déclenche une opération de rafle comme la France n’en a plus connue depuis la guerre de libération algérienne. En une nuit, 2 500 personnes sont contrôlées ; 1 300 véhicules arrêtés. 26 hommes sont d’abord illégalement emprisonnés dans la caserne de Folembray avant que 20 d’entre eux soient déportés un mois plus tard vers le Burkina Faso tandis que l’un est libéré et 5 autres sont assignés à résidence en France. Leurs dossiers judiciaires sont vides, et pourtant 15 ans plus tard, six d’entre eux sont toujours déportés. Ahmed Simozrag est l’un d’entre eux.

Dans ce texte, il nous rappelle cette situation insolite et illégale qui n’en finit pas de durer.

Il y avait trois fois plus de policiers que d’expulsés dans l’avion qui s’est posé à Ouagadougou un certain 31 août 1994. Dès leur arrivée au Burkina Faso, les vingt déportés, après avoir reçu l’assurance que leur exil n’allait pas durer longtemps — seulement quelques semaines, au plus quelques mois – furent conduits à l’hôtel Ok INN où ils devaient être hébergés. Un minibus a été mis à leur disposition pour les sorties en ville ou en brousse.

La vie à l’hôtel était monotone, sans variété et sans occupation, on ne connaissait rien encore du pays, ni de la ville et de ses activités culturelles. On se cherchait. Un grand calme régnait. On sentait néanmoins une gêne, une incommodité dans nos relations avec les gens, quelque chose ne tournait pas rond à cause de l’étiquette de terroristes. Ce cliché a créé un climat de méfiance perceptible partout et à longueur de journées.

Les médias, avec leurs manchettes incendiaires, ont contribué à exacerber cette méfiance. Des patrouilles rôdaient autour de l’hôtel pendant la nuit. Des hommes en kaki qui se relayaient et qui font régulièrement la ronde dans l’enceinte de l’hôtel.

A telle enseigne que certains déportés ne se sentaient pas en sécurité. Un frère m’a confié un jour : ‘‘Ces militaires qui paradent devant nous chaque soir ne m’inspirent pas confiance… Nul besoin qu’un commando vienne de France ou d’Algérie pour nous abattre, ceux-là (pointant du doigt la patrouille) pourront bien s’en charger, je dois partir d’ici’’, conclut-il.

Il est vrai que la situation était très difficile les premiers temps, étant donné l’ambiance hostile qui régnait, tout le monde avait peur de tout le monde, la menace de recours à l’armée se faisait entendre à chaque dispute, à chaque incident, si bien qu’il fallait déployer une certaine diplomatie, une certaine sagesse pour calmer les esprits.

Sinon, comment prouver notre innocence à des gens qui ne nous connaissent pas ? Cela est d’autant plus ardu que nous sommes dans le box des accusés mais pas au tribunal, nous sommes accusés sans procès et sans défense, notre accusateur est un ministre, en l’occurrence Charles Pasqua, agissant au nom de l’État français.

Et bien entendu, les États se font confiance les uns les autres. Même sur la base du doute, on demeure des accusés. Car nous vivons une époque où les valeurs sont inversées : la présomption d’innocence devient présomption de culpabilité, les valeurs cèdent le pas aux antivaleurs, une époque où le vice se substitue à la vertu et la malfaisance à la bienfaisance. Sauf exception.

Pour nous disculper, la parole ne suffit pas, il fallait soit la justice, un processus lent et pas toujours évident, soit le comportement, donc une question de temps dans tous les cas.

Les nombreuses démarches auprès du HCR (Haut commissariat aux réfugiés) et de certaines ambassades se sont révélées infructueuses. Motif avancé : « vous dépendez toujours de la France, il faudrait attendre que votre situation soit réglée avec ce pays ».

La déception causée par les réponses négatives du HCR et des organismes contactés, a poussé un premier groupe d’expulsés, notamment ceux dont les familles étaient confrontées à des problèmes urgents, à entreprendre un départ , « fuite » , « évasion », diront certains, risqué.

Le 15 mars 1995, en plein milieu de la nuit, sept déportés vont tenter cette aventure, celle de ‘‘fuir’’. Des mouvements inhabituels ont attiré l’attention des gardes qui sont intervenus violemment pour les empêcher de sortir des deux villas qu’ils occupaient.

Cet incident a failli prendre une mauvaise tournure, n’eut été la Clémence de Dieu. En tant que porte-parole, j’étais contacté à trois heures du matin par le capitaine Kéré, l’aide de camp du Président (présentement colonel), qui me signala l’incident en menaçant de faire intervenir l’armée.

J’ai essayé de le raisonner en lui rappelant leur promesse concernant notre liberté de mouvement. N’empêche, il s’est déplacé avec un renfort de soldats, on est allé voir les intéressés lesquels étaient tenus en respect par leurs gardes jusqu’à l’arrivée du chef en question.

La situation fut calmée avec beaucoup de peine. En fait, il y avait deux visions ou deux préoccupations différentes : les déportés avaient en France des problèmes d’ordre familial, des loyers à payer, des enfants en bas âge sans soutien, ils devaient chercher asile en Europe afin de se rapprocher de leurs familles et résoudre leurs problèmes ; nos hôtes, par contre, à cause de l’étiquette, nous voyaient comme des gens dangereux à surveiller de près.

Du coup, les tentatives de ‘‘fuite’’ se succédèrent, certes avec quelques succès mais beaucoup d’échec aussi. Les ‘‘infortunés’’ voyageurs étaient refoulés de plusieurs capitales, de Genève, de Paris, de Lyon, de Rome, de Moscou, d’Accra, dans des conditions lamentables, de surcroît : Attachés, bâillonnés ; on a même utilisé contre un expulsé à Roissy un ruban adhésif pour emballage des pieds jusqu’aux épaules, comme une momie.

Il est inutile de démontrer que le faux et l’usage du faux se trouvent toujours à la base de telles opérations. Ce qui implique d’emblée un risque réel. Un expulsé a tenté de partir plusieurs fois, mais en vain.

Nous en parlerons à titre d’exemple pour illustrer les rudes épreuves qu’ils ont traversées.

Avec un premier faux passeport sud africain, il utilise le pseudonyme de Rachid Jojo. Le document lui permet de prendre le vol Ouaga-Moscou le 24 novembre 1996. Mais il fut arrêté à l’aéroport de Moscou où il passe 13 jours avant d’être refoulé vers Ouagadougou.

Il change de document et de pseudonyme. De Rachid Jojo, il devient Garvin Van Der Merwe, et tente un voyage au Ghana. Après 10 jours à Accra, il revient au Burkina, détroussé par ceux-là mêmes qui lui ont vendu le passeport et garanti le voyage.

Il tente un autre voyage par Lomé, il se heurte au même résultat et au même échec.

Il change de passeport et de nom : il s’appelle désormais Salifou Abderrahmane, un Nigérien. Il va tenter d’autres voyages, notamment par Abidjan où il se fait tout bonnement escroquer avant de se retrouver en fin de parcours à la case départ.

Il finit par s’adapter à Ouagadougou où il vit aujourd’hui avec son épouse et ses deux enfants burkinabés.

C’est dire que l’ombre de l’étiquette nous poursuit partout. Ceux qui sont restés sur place n’y ont pas échappé.

Un jour, deux Touaregs que je ne connaissais pas ont voulu me voir. Moins d’une demi-heure après les avoir reçus, une Jeep avec à son bord une demi-douzaine de militaires lourdement armés s’immobilisa non loin de ma maison. Qui sont vos visiteurs ? Ce sont deux mendiants, si vous pouvez les aider ?! Ils partirent avec eux, j’ai appris qu’ils les ont relâchés après vérification.

Le 19è sommet France-Afrique s’est tenu à Ouagadougou du 4 au 6 décembre 1996. Quelques jours avant le sommet, les militaires ont multiplié les va-et - vient, nous avons senti qu’il allait se passer quelque chose. Deux jours avant le sommet, ils nous ont annoncé que nous ne pouvions plus sortir, et qu’ils allaient nous enfermer pendant la durée du sommet.

En ce qui me concerne, je n’ai pas accordé beaucoup d’importance à cette mesure, du fait que j’étais déjà assigné à résidence, avec des gardes devant la porte. Cependant, il allait se passer des choses inhabituelles : ils ont renforcé la surveillance et nous ont enfermés dans les lieux où nous logions en gardant les clés.

Nous n’avions pas accepté qu’ils gardent les clés car, en cas d’incendie, on aura du mal à s’échapper.

On avait commencé par la villa où logeaient quatre déportés. Les intéressés ont refusé qu’on leur retire les clés, ce qui a causé une altercation. Dans un premier temps, les déportés avaient empêché les militaires (probablement des gendarmes) de condamner la porte de l’extérieur et de garder les clés. Les occupants s’y étaient formellement opposés.

Après un bref accrochage verbal et pendant qu’un arrangement venait d’être trouvé, un des gendarmes arracha les clés, ce qui provoqua la réaction spontanée d’un frère qui l’immobilisa et lui enleva les clés. Le militaire voulut faire usage de son arme mais il n’aura pas le temps de le faire, l’expulsé lui retira l’arme également, non pas pour l’utiliser mais de crainte que le militaire panique et lui tire dessus.

Puis, sans tarder, l’expulsé s’engouffra dans la villa avec les clés et le pistolet. C’est là que le problème va s’aggraver. Le militaire dégoupilla une grenade et menaça de faire sauter la villa. Pendant ce temps, le chef du groupe, nommé Honoré Somé, vint solliciter mon intervention pour résoudre le problème et récupérer le pistolet.

Le chef en question, un homme d’une gentillesse exceptionnelle et toujours souriant, mérite qu’on l’aide quelque soit le motif du conflit. Heureusement, le problème fut réglé sans incident, le pistolet fut restitué au militaire, et un compromis a été trouvé pour les clés dont on a fabriqué des doubles de sorte que chacun pouvait garder un exemplaire.

Durant ladite période, un journaliste du Figaro, Thierry OBERLE, voulait avoir un entretien avec moi, mais comme tout était fermé, il devait escalader le mur d’enceinte et entrer par la porte de la cuisine.

Dans le même ordre d’idées, il est important de rappeler le drame dont a été victime le frère MECHKOUR Abdelkader. Cela s’est produit le 19 décembre 2006 lors d’une échauffourée entre policiers et militaires à Ouagadougou.

Le frère était au volant de sa voiture - rentrant chez lui après quelques courses- lorsqu’il reçut une balle dans le dos, plus précisément entre le rein gauche et la colonne vertébrale. Il avait perdu beaucoup de sang à cause de l’arrivée tardive du secours.

Il resta plus d’un mois à l’hôpital, avant d’en sortir avec des séquelles assez graves. S’agit-il d’un tir ciblé ou d’une balle perdue ? Le blessé déclare avoir vu au rétroviseur le militaire le viser avant de tirer.

Je ne saurais clore cette page sans rendre hommage à Dieu le Très Haut pour ses multiples bienfaits à notre égard, et parmi lesquels la foi qui nous a permis de résister à cette pénible épreuve. Car sans la foi, nous n’aurions guère pu résister ; ce qui a été raconté ici n’est qu’un épisode, un exemple pour donner une idée des innombrables difficultés rencontrées lors de cette mésaventure imposée par les ennemis de la vérité, qui ne veulent aucun bien à leur pays, ni à leur peuple et encore moins à l’humanité, et dont les méfaits ne cessent d’être dévoilés, Dieu merci.

Nous rendons également grâce à Dieu du fait que nous soyons sortis sain et sauf de cet exil forcé et qu’il n’y ait parmi nous ni tueur ni tué.

Enfin, un rappel pour le lecteur : les déportés se trouvant actuellement au Burkina Faso sont au nombre de six : Cinq Algériens et un Marocain. Le septième est parti fin septembre 2001.


La déportation de Me Ahmed Simozrag, ou comment Pasqua a-t-il utilisé la loi française pour perpétrer une injustice !

(Le Reporter n°55 du 1er au 14 octobre 2010)

L’Algérien Ahmed Simozrag vit sous surveillance au Burkina depuis plus de seize ans. Il a été expulsé de France, le 31 août 1994, avec 19 autres personnes, notamment des Algériens et un Marocain.

Le ministre français de l’Intérieur de l’époque, Charles Pasqua, les avait accusés d’être des terroristes ou d’avoir des connexions avec des organisations terroristes. Sur cette question, Ahmed Simozrag, avocat de son état, tape du poing sur la table : « Le ministre n’avait aucune preuve contre nous. S’il avait la moindre preuve, nous aurions été en prison. Il ne nous aurait pas expulsés. Mais il l’a fait, au mépris de la loi française et du droit international.

Nous avons été expulsés par le gouvernement d’un pays qui se dit berceau des droits de l’Homme et respectueux des droits de l’Homme ». Mais Me Ahmed Simozrag ne s’arrête pas là. Il déplore le silence des autorités burkinabè face à cette « injustice criarde ». Complicité entre autorités françaises et burkinabè ? « Ce n’est pas exclu. Le fait d’être silencieux, passif, indifférent face à cette injustice inqualifiable et qui dure depuis seize ans, est une forme de complicité », tranche, catégorique, l’homme de droit.

Et voici Ahmed Simozrag qui parle d’Al Qaida. Et il va droit au but : « Al Qaida est une réponse aux injustices qui sévissent dans le monde. Son action est une réaction à une situation et non une agression. C’est en quelque sorte une légitime défense ».

Mais cet homme, aujourd’hui âgé de 68 ans, plaide pour la libération des sept employés d’AREVA pris, récemment, dans les filets d’Al Qaida au Maghreb islamique (AQMI). « Si j’avais des contacts avec Al Qaida, je lui aurais demandé de libérer les otages ». Et ce n’est pas tout…

« Le Reporter » : Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre expulsion de France ?

Me Ahmed Simozrag : « Nous sommes victimes d’une injustice criarde, qui frappe aussi nos familles, nos enfants, nos épouses. Malheureusement, cette injustice perdure. Nous avons fait seize ans d’exil forcé. C’est une injustice criarde, inqualifiable. Ce qui me laisse perplexe et ébahi, c’est l’indifférence des organisations des droits de l’Homme. Mais aussi le fait que je sois expulsé par le gouvernement d’un pays qui se dit berceau des droits de l’Homme et respectueux des droits de l’Homme. Le regard que je porte sur ces événements est donc un regard de déception, un regard négatif sur un monde où les droits de l’Homme n’existent que superficiellement, par la parole et sur les papiers. Mais dans la pratique, ces droits n’existent pas ; ils ne sont pas appliqués.

Voulez-vous dire que jusqu’à présent, vous n’avez pas obtenu le soutien d’organisations de défense des droits humains ?

Je n’ai pas obtenu leur soutien. Pendant les premiers mois après notre expulsion, il y a eu la réaction de quelques organisations de défense des droits humains. Mais après, notre cas est tombé dans l’oubli. L’oubli le plus absolu. Raison pour laquelle l’injustice dont nous sommes victimes dure depuis seize ans.

Dites-nous, de façon concrète, pourquoi vous avez été expulsé

Si je vous dis que je ne sais pas, vous n’allez peut-être pas me croire. Je ne sais pas pourquoi parce que je n’ai rien fait pour être expulsé. Il y avait des troubles en Algérie, une crise entre le Front islamique du salut (FIS) et le pouvoir algérien. Le FIS avait gagné les élections mais on l’a détrôné injustement. On lui a confisqué sa victoire. Les élections ont été annulées à la suite d’un coup d’État. J’étais, entre-temps, l’avocat du FIS. Est-ce pour cela que j’ai été expulsé ? Je ne sais pas. Je me pose toujours la question. Si c’est à cause de cela, ça ne peut pas se justifier, parce que être l’avocat d’un parti politique, d’un présumé délinquant ou d’un présumé criminel s’inscrit dans l’ordre normal de notre profession.

Il ne faut jamais oublier la présomption d’innocence dont bénéficient les accusés. Et c’est le rôle d’un avocat de les défendre.

Le ministre français de l’Intérieur, Charles Pasqua, vous avait pourtant accusés, à l’époque, de soutenir ou d’appartenir à des « organisations terroristes »…

C’est Pasqua qui nous accuse, pas la Justice ! Entre Pasqua et la Justice, il y a une différence. L’accusation de Pasqua était une simple allégation. Il croyait que nous étions des terroristes parce que le FIS lui-même était considéré comme une organisation terroriste. Et si le FIS était une organisation terroriste, comment se fait-il que le peuple algérien l’ait élu et choisi pour lui confier la conduite des affaires du pays ? Pasqua a voulu faire croire que le peuple algérien a élu une organisation terroriste, puisque le FIS a gagné les élections. Mais il oublie que si le FIS a gagné le scrutin, c’est parce que le peuple algérien avait confiance à ce parti politique. Entre trois et quatre millions d’Algériens ont voté pour le FIS. Vous voyez le paradoxe !

Franchement, je ne vois pas où se trouve le terrorisme. Je ne comprends pas non plus pourquoi Pasqua tient absolument à afficher l’étiquette de « terroriste » sur d’honnêtes citoyens.

Le ministre n’avait donc aucune preuve contre vous ?

Il n’avait aucune preuve. C’est la raison pour laquelle il nous a expulsés. S’il avait la moindre preuve, nous aurions été en prison. Il ne nous aurait pas expulsés. C’est justement parce qu’il n’a pas trouvé de preuve et parce qu’il fait partie d’un camp un peu xénophobe, raciste et extrémiste, ou peut-être qu’il a obéi à des ordres venant d’Alger, qu’il nous a expulsés.

Mais quelles que soient les raisons, c’est Pasqua qui nous a expulsés, au mépris de la loi française, du droit français et du droit international.

Vous avez demandé qu’il y ait un procès afin que la lumière soit faite sur cette affaire. Pourquoi, selon vous, le procès n’a jamais eu lieu ?

Il est difficile de faire reconnaître son tort à quelqu’un, a fortiori à des autorités, à un gouvernement, à des dirigeants. Nous avons demandé, à maintes reprises, que cette situation fasse l’objet d’une réparation. Mais nous n’avons pas été écoutés. Nous avons exprimé la demande depuis le début de cette affaire, mais notre cas a été totalement oublié.

Il y a cependant certains d’entre nous dont la Justice a annulé l’arrêté d’expulsion pris par le gouvernement français à l’époque. Malgré cela, ils n’ont pas pu retourner en France parce qu’on leur a refusé le visa. C’est le comble de l’arbitraire et de l’injustice. C’est-à-dire qu’avec la raison d’État, il n’y a pas de justice qui compte. Rien ne compte. C’est la raison d’État qui se trouve au-dessus de toutes les lois.

La preuve, c’est que nous avons deux frères dont les arrêtés d’expulsion ont été annulés mais on les empêche de retourner en France. Or, l’annulation de l’arrêté d’expulsion signifie qu’on doit les remettre dans la situation où ils étaient avant leur expulsion. Ils doivent donc retourner en France.

Malheureusement, ils n’ont pas obtenu le visa. Peut-être que parmi les raisons, il y a le fait que l’État français ne veut pas se mettre dans une situation qui l’oblige à reconnaître ses torts et à indemniser les victimes.

Avez-vous, dans le cadre de la résolution de cette affaire, demandé l’aide des autorités burkinabè ?

Elles sont au courant de notre problème de A à Z. Elles n’ont même pas besoin d’être saisies. Nous ne cessons de leur parler de cette injustice que nous subissons depuis le 31 août 1994. Les autorités burkinabè sont coresponsables de notre situation.

Elles savent que nous sommes au Burkina Faso. Elles savent que nous sommes sans famille, que nos enfants en France ont grandi sans nous et ont besoin de nous ; elles savent que cette situation n’aurait pas dû perdurer.

Nous leur avons expliqué nos préoccupations ; nous leur avons écrit ; des journaux, des radios et des télés ont parlé de notre cas. Et malgré cela, il n’y a eu aucune réaction des autorités burkinabè ? Aucune !

Pensez-vous à une complicité entre les autorités françaises et burkinabè ?

Ce n’est pas exclu. Le fait d’être silencieux, passif, indifférent face à une injustice est une forme de complicité. On ne peut pas dire que le Burkina le souhaite, mais le fait de ne pas réagir traduit une espèce de complicité… involontaire, en quelque sorte.

Pourtant, aujourd’hui, le président du Faso s’investit pour la résolution des crises dans certains pays africains et pour la libération de certains otages d’Al Qaida. Pourquoi ne saisissez-vous pas cette occasion pour lui demander de vous aider à résoudre le différend qui vous oppose à la France ?

Vous avez raison ! D’autant plus que nous sommes dans un pays où le Président est connu comme un grand médiateur dans les pays de la sous-région, voire sur le plan international. Il est souhaitable pour nous d’obtenir la médiation ou l’intervention du président du Faso.

De façon concrète, que voulez-vous qu’il fasse ?

Nous souhaitons une intervention afin de nous permettre de retourner en France, dans nos familles.

Et d’être indemnisés pour le préjudice que vous avez subi ?

Je ne peux pas, pour le moment, parler d’indemnisation. Tout dépend de la situation dans laquelle nous allons retrouver nos familles. S’il n’y a pas de gros préjudices, nous n’aurons pas besoin d’indemnisation. Du moins, en ce qui me concerne. Moi, j’ai besoin de ma famille et de mes enfants. Mais si je suis confronté à une situation financière difficile, il est évident que quand on commet une erreur, une ineptie, on doit réparer.

Envisagez-vous de poser plainte contre l’État français ?

Absolument ! C’est la moindre des choses. Nous avons déjà posé plainte, mais elle a été bloquée à un certain niveau de la procédure. Mais cela ne signifie pas que d’autres plaintes ne soient pas possibles. C’est le moindre des droits auxquels nous devons prétendre, c’est-à-dire le droit de poser plainte contre l’injustice que nous subissons et l’auteur de cette injustice.

Vous sentez-vous vraiment en sécurité au Burkina Faso ?

Je ne pense pas que nous sommes totalement en sécurité. Même si le Burkina est un pays pacifique et paisible, en tout cas jusqu’à présent, il est difficile de dire que nous sommes vraiment en sécurité parce que la situation peut changer d’un moment à un autre, d’un jour à un autre.

Il semble que vous êtes sous surveillance 24h/24…

Je suis sous surveillance depuis mon arrivée, depuis seize ans.

Vous n’êtes donc pas libre de vos mouvements…

Pas du tout. Je suis, en quelque sorte, dans une situation de résidence surveillée ; c’est-à-dire un régime de semi liberté. Je ne peux pas me déplacer comme je veux, voyager comme je veux. Les gardes sont toujours devant ma porte. Vous l’avez certainement constaté.

Depuis seize ans, vous n’avez donc jamais eu l’autorisation d’aller dans un autre pays ?

Non ! Je n’ai pas la possibilité de quitter le Burkina. Je n’ai même pas de passeport.

En 1995, un incident a opposé des expulsés à des militaires burkinabè ; en 1996, un autre incident s’est produit pendant le sommet France-Afrique et des expulsés ont frôlé la mort ; en 2006, l’un des expulsés a reçu une balle dans le dos… Pourquoi cette tension permanente ?

Ce sont des événements dramatiques qui ont émaillé notre exil et que nous ne pouvons pas oublier. Pendant le sommet France-Afrique, des militaires nous ont enfermés et ont voulu garder les clés. L’incident s’est produit suite à cette privation de liberté. Le frère (l’un des expulsés, NDLR) a voulu garder les clés mais les agents de sécurité, eux, ont voulu partir avec les clés. Il y a eu une altercation et le frère a retiré l’arme du militaire parce qu’il craignait que ce dernier fasse usage de cette arme. L’agent de sécurité a alors voulu utiliser une grenade.

Mais nous avons pu régler le problème grâce à Dieu et grâce à mon intervention. Je suis l’aîné et les petits frères m’écoutent. J’ai donc demandé que l’arme soit restituée ; ce qui a été fait et l’incident a été clos.

Il y a eu un fait semblable en 1995 lorsque certains expulsés ont voulu partir sans aviser les autorités. Mais nous avons réglé le problème à l’amiable. Concernant la balle que le frère a reçue, nous ne savons pas exactement comment les choses se sont passées. C’était pendant la mutinerie des gendarmes et des policiers en décembre 2006. Il s’agissait, peut-être d’une balle perdue. Personnellement, je ne vois pas la raison pour laquelle on nous tirerait dessus. Là aussi, la situation s’est réglée. Le frère s’est rétabli, malgré les séquelles qu’il porte toujours.

Tout cela me rappelle un adage arabe selon lequel « toute épreuve qui n’est pas la mort est favorable ». A partir du moment où l’un d’entre nous n’est pas mort, on considère que c’est une réussite, un succès. On peut oublier les incidents de parcours.

Notre situation dure depuis seize ans et nous sommes heureux d’en sortir indemnes.

Malgré vos seize ans d’« exil forcé », vous semblez vivre votre situation avec beaucoup de philosophie…

Il le faut, même si la situation est difficile. Il faut de la philosophie et de la sagesse. De la patience surtout. C’est la patience qui m’a fait supporter et résister à d’autres choses que vous n’avez pas citées. Lesquelles ?

Par exemple, la tentative de suicide de ma fille, des cas de hold up chez moi, à Paris, des querelles et des malentendus, soit entre nous expulsés, soit avec les autorités burkinabè, des problèmes que nous avons réglés grâce à notre patience.

Vous parlez de problèmes avec les autorités. De quoi s’agit-il exactement ?

On ne peut pas vivre pendant seize ans sans avoir de problèmes. Il s’agit notamment de problèmes en matière de logement, de transport, etc. Au début, nous avions voulu sortir, de temps en temps, aller par exemple sur des sites touristiques, mais nous n’avons pas toujours eu de réponses favorables de la part des autorités. Nous avons beaucoup de besoins qui n’ont pas été satisfaits.

Vous étiez vingt au départ. Aujourd’hui, vous êtes six au Burkina. Où sont passés les autres ?

Ils sont partis. Ils sont dispersés en Suisse, en Angleterre, en Hollande et même en France.

Ont-ils pu obtenir le visa ?

Ils ont obtenu des jugements en leur faveur et qui leur ont permis de réintégrer leurs familles en France.

Parmi les six actuellement au Burkina, deux ont obtenu l’annulation de l’arrêté d’expulsion les concernant. Mais ils sont bloqués ici. A quoi cela est-il dû ?

Dans un premier temps, deux qui étaient dans le même cas ont pu retourner en France. Mais récemment, deux autres ont obtenu l’annulation de l’arrêté d’expulsion, donc ayant bénéficié d’un jugement similaire, mais ils n’arrivent pas à obtenir le visa.

Avez-vous un appel particulier à lancer à l’endroit des autorités burkinabè ?

Je leur demande de s’occuper de notre situation pour nous permettre de retrouver nos familles, de mettre fin à cette situation d’exil qui dure depuis seize ans.

Le Burkina est notre seconde patrie en quelque sorte, mais nous ne sommes pas venus au Burkina de notre plein gré. On nous a emmenés de force au Burkina Faso. Même si on vous met au paradis de force, je ne pense pas que vous accepteriez.

Là où il n’y a pas de liberté, il n’y a pas de bonheur. Il est du devoir des autorités burkinabè d’intervenir en notre faveur pour que nous puissions regagner nos familles et qu’il soit mis fin à cette injustice qui n’est conforme ni au droit burkinabè, ni au droit international.

Je suis au Burkina mais je ne suis pas Burkinabè. Je suis un étranger sans papiers au Burkina Faso, alors que je devrais être détenteur d’un passeport avec visa !

Du fond du cœur, qu’avez-vous envie de dire au Président français par rapport à cette situation ?

J’ai envie de lui dire d’appliquer le droit. Qu’il fasse en sorte que la loi française soit appliquée.

Récemment, cinq Français, un Togolais et un Malgache ont été pris en otages par Al Qaida au Maghreb islamique ? Quel commentaire cela vous inspire-t-il ?

C’est malheureux d’apprendre que certains employés de la société AREVA ont été enlevés au Niger. C’est aussi malheureux d’apprendre la mort de Michel Germaneau. C’est très malheureux ! Quand on suit les événements, on ne comprend pas tout ce qui se passe. On ne comprend que certains aspects de la situation. Je n’ai pas compris pourquoi le gouvernement français a lancé un assaut pour libérer Michel Germaneau alors que les autres s’apprêtaient à le libérer. On peut dire que ce n’est pas Al Qaida qui a tué Michel Germaneau ; ce sont les auteurs de l’assaut qui ont provoqué son assassinat.

La sagesse prône le contraire, notamment le dialogue, la concertation, mais pas la force. La force ne peut pas régler tous les problèmes. Si j’avais des contacts avec Al Qaida, je leur aurais demandé de libérer les otages. C’est un souhait. Mais comme je ne connais pas encore le fond de leurs revendications, c’est juste un souhait que j’exprime. Je prie pour que Dieu facilite leur libération. Et je déconseille tout usage de la force parce que cela n’entraînera qu’une issue défavorable, des conséquences désastreuses pour la vie des otages.

Vous aviez lancé un appel pour que la Burkinabè Philomène Kaboré et son époux italien, otages d’Al Qaida, soient libérés et, curieusement, quelques jours après, ils ont été libérés. Al Qaida a-t-il entendu votre appel ?

La prière de l’innocent, de la victime, est toujours exhaussée. C’est peut-être dans ce sens qu’il faut considérer notre appel. Espérons que la même chose se produira pour les sept employés d’AREVA. Nous prions Dieu pour qu’il y ait une issue heureuse pour eux.

Je lance un appel aux gens d’Al Qaida, afin qu’ils les libèrent parce que leur libération est beaucoup mieux que leur exécution. L’exécution entraîne le regret, mais la libération n’entraîne pas le regret. Faire du bien n’implique aucun regret. J’espère qu’ils vont me comprendre et les mettre en liberté afin qu’ils retrouvent leurs familles. C’est un peu la même situation que la nôtre.

Même s’ils sont dans une situation plus grave, il n’est tout aussi pas bon pour un exilé d’être loin de sa famille. Les employés d’AREVA en otage sont des gens innocents, des experts et des travailleurs de la société. Ils ne sont pas des membres de commandos ou des malfaiteurs. Ils méritent d’être libérés. Cela contribuera à une bonne marche vers la paix.

Comprenez-vous pourquoi Al Qaida agit ainsi ?

Al Qaida est une réponse aux injustices qui sévissent dans le monde. C’est suite aux injustices constatées dans le monde que cette organisation a été créée. Elle est, en quelque sorte, nécessaire pour l’équilibre du monde. Je peux même dire que le terrorisme d’État ou des États engendre un terrorisme parallèle. Je ne peux pas stigmatiser les gens d’Al Qaida parce qu’ils sont suffisamment stigmatisés par les médias occidentaux, arabes, etc.

Au contraire, je les vois comme des opprimés qui mènent une vie difficile. On ne peut pas injurier quelqu’un qui mène une vie difficile. Il faut toujours analyser et chercher à savoir pourquoi il mène cette vie difficile alors que d’autres personnes mènent une vie exubérante : des villas, des châteaux, des femmes, des salaires en milliards de francs, alors que lui, il vit une vie de misère dans les maquis, les montagnes, le désert.

Mais lorsqu’il prend en otages des « citoyens innocents », son acte n’est-il pas plus grave que sa situation de misère ?

Son action n’est pas toujours louable. Mais il faut l’analyser ou la regarder comme une réaction à une situation donnée, à une action plus grave. Ce n’est pas dire qu’ils sont autorisés à le faire. Mais il faut voir autrement le problème. Leur action est une conséquence, une réaction à une situation et non une agression. C’est en quelque sorte une légitime défense.

Propos recueillis par Hervé D’AFRICK

Source : Le Reporter (www.reporterbf.net) LEGENDES

1- Ahmed Simozrag : « Le terrorisme d’État ou des États engendre un terrorisme parallèle » (Ph. Hervé D’Africk)

2- « On peut dire que ce n’est pas Al Qaida qui a tué Michel Germaneau ; ce sont les auteurs de l’assaut qui ont provoqué son assassinat » (Ph. Hervé D’Africk)

3- « Même si on vous met au paradis de force, je ne pense pas que vous accepteriez. Là où il n’y a pas de liberté, il n’y a pas de bonheur » (Ph. Hervé D’Africk)


Les déportés de Folembray ou le crime « perdu de vue » de Pasqua

Par Zineb Azouz

(le Quotidien d’Algérie 28.6.2010)

Le 3 août 1994 quand cinq agents diplomatiques français furent assassinés à Alger, il ne pouvait y avoir meilleure aubaine pour Charles Pasqua, tout puissant ministre de l’Intérieur du gouvernement Balladur, pour tendre la main à ses amis de la mafia politique Algérienne et mener ce que certains ont appelé « la seconde guerre d’Algérie ».

Alors que des voix s’élevaient partout en Europe et en France pour dénoncer les graves violations des droits de l’homme en Algérie et que le désaveu pesait lourdement sur le régime Algérien suite au Putsch de 1991 et à l’arrêt du processus électoral, Pasqua va mener un véritable SHOW SECURITAIRE dans lequel se confondaient délibérément gestion de l’immigration et lutte anti-islamiste.

Face à une France dans l’expectative par rapport à l’islamisme Algérien et une opinion plus travaillée par les thèses racistes sur l’immigration, il fallait frapper fort et surtout vite.

Ainsi, Pasqua lance une des plus vastes opérations de contrôle d’identité qu’ait connu la France, pas moins de 27000 vérifications en deux semaines ! Il réquisitionne dans la foulée une ancienne caserne désaffectée de Folembray dans l’Aisne [1] pour y transférer quelques Algériens « islamistes » résidant en France en situation régulière.

Ces arrestations ou ces rafles surmédiatisées au moment où le gouvernement Balladur était pourtant divisé sur l’Algérie rappellent les bonnes vieilles méthodes du tristement célèbre SAC, service d’action civique, via lequel Pasqua a fait ses armes et sur lequel nous reviendrons.

Du maçon à l’étudiant de Marseille, de l’agent de gestion à Lyon au chercheur au CNRS ou l’avocat de Paris, les « islamistes » arrêtés par M. Pasqua et qui se rencontraient pour la première fois à Folembray ressemblent étrangement à un échantillon représentatif de l’immigration.

Cet épisode allait se solder par l’expulsion de 20 personnes vers le Burkina (19 Algériens et 1 Marocain) sans procès et sans la moindre inculpation. 6 d’entre eux sont toujours assignés à résidence là-bas, dans ce que certains appellent l’arrière cour des prisons Françaises.

Bientôt 16 ans que des familles déchirées attendent que l’État de droit s’exprime sur ces déportés de la France, 16 ans que des pères de famille qui n’en finissent pas de réclamer un procès, voir une inculpation subissent les affres du bannissement.

Ils ont laissé derrière eux des familles démunies, délogées et pour la plupart disloquées ainsi que des enfants qu’ils n’ont bien sûr pas vu grandir, ils ont laissé des biens, une situation, une carrière et toute une vie.

Ils sont les oubliés du droit Français et international, les sacrifiés que Pasqua a voulu offrir aux Français et à ses amis Algériens de la Françafrique, et ce bien sûr, grâce au silence complice de l’opinion nationale et internationale.

La planète post 2001 n’arrange rien à leur drame et l’équipe de Sarkozy, la digne héritière du Gaullisme de Pasqua, Hortefeu, Marchiani et Falcone ne risque pas de s’émouvoir outre mesure.

Présumés islamistes, dites vous ?

Sans vouloir revenir sur la définition élastique de l‘islamiste, qui sert tantôt de synonyme d’islam tantôt de terroriste et tantôt d’immigré mal intégré charriant derrière lui une, voir deux épouses voilées,,il nous a paru intéressant de rappeler cette phrase de M. Jean-Claude Barreau, alors conseiller de Pasqua pour les questions d’immigration : « l’intégration passe par l’abandon de la religion musulmane »[2]

Pour qualifier ce groupe hétérogène certains médias emploient déjà le terme « islamistes présumés » – comme pour dire que l’« islamisme » était officiellement illégal et qu’il se passe de tout commentaire.

Parmi les personnes arrêtées il y a M. Larbi Kechat, recteur depuis 1970 de la mosquée de la rue de Tanger (19 ème arrondissement de Paris) qui bénéficie du soutien officiel du père Christian Delorme lequel s’interroge sur « le rôle des services de renseignement » qui « nourrissent de vraies campagnes d’intoxication ». « En ce qui concerne l’islam, explique-t-il, j’ai pu constater combien des notes d’une stupidité atterrante pouvaient venir sur les bureaux de ministres ou de préfets » (Le Monde, 20 août).

Ce n’est que lorsque l’évêque d’Evreux, Mgr Gaillot rend visite à M. Larbi Kechat à Folembray, le 24 août, que la chaîne France 2 acculée sans doute par cette accolade entre les deux hommes signale, du bout des lèvres, que le recteur collabore régulièrement aux émissions religieuses diffusées le dimanche matin.

Une révélation qui aurait du interpeller des journalistes aveugles à l’égard de la parole gouvernementale. Tous n’auront pas la chance de M. Kachat qui échappa à l’exil forcé vers le Burkina.

A Folembray, on trouve en particulier l’avocat Me Ahmed SIMOZRAG dont le cas mérite d’être détaillé.

Depuis 1982, ce dernier ne cesse de dénoncer au grand jour les agissements du Gouvernement Algérien qui réprime et torture, n’hésitant pas à saisir les différentes organisations des Droits de l’Homme et plusieurs personnalités politiques Françaises.

Me Ahmed SIMOZRAG, en plus de ses activités d’avocat présidait l’association Abaâd, déclarée à la préfecture de Bobigny le 23 juillet 1985 et ayant pour but de développer la culture islamique.

Après l’arrestation de Ali Belhadj et de Abassi Madani, Me Ahmed SIMOZRAG fait partie de leur collectif de défense et dénonce le déni de droit dans lequel le pays est plongé, ses liens avec le FIS se limitent aux relations professionnelles qu’il entretenait avec ses clients. Pour échapper à une mort certaine, il dût quitter l’Algérie.

Invité sur TF1 et sur France 2, Pasqua accuse les internés de Folembray d’être les « complices de terroristes », le 5 Août sur France 2, il déclare : Nous avons affaire à des gens qui sont les complices de terroristes et d’assassins ! N’ont pas respecté les règles élémentaires de l’hospitalité. Ils ont l’air d’être mécontents d’être chez nous ? Mais qu’ils s’en aillent ! » Des propos lourds de sens !

De quoi s’agit-il au juste ? De protéger les ressortissants Français à l’étranger ou de mater des immigrés ?

Pourtant personne ne semble se rappeler de la précédente opération de Pasqua baptisée « Chrysanthème ».

En effet plusieurs de ces « extrémistes » qui sont des militants connus sont déjà surveillés depuis des mois par la police et les médias eux-mêmes. Certains d’entre eux, revendiquant ouvertement leur appartenance au FIS sans pour autant cautionner les attaques antifrançaises, ils étaient même assignés à résidence depuis novembre 1993.

Des conditions difficilement compatibles avec les actions clandestines dont parle le ministre de l’intérieur.

Lors de l’opération du 9 novembre 1993, Monsieur SIMOZRAG était assigné à résidence à Florac en Lozère, tandis que d’autres étaient emprisonnés et mis en examen, c’était l’affaire KRAOUCHE.

Aujourd’hui, Monsieur KRAOUCHE, qui fut mis en détention par le juge d’instruction LE LOIR est libre et réside en France, tandis que Monsieur SIMOZRAG a été expulsé, alors qu’aucun délit ne lui a été reproché, pas plus en novembre 1993, lors de l’affaire que les médias ont appelé « l’affaire KRAOUCHE », qu’en août 1994 lors de l’affaire de Folembray.

N’ayant rien trouvé en 1993 pour inculper Me SIMOZRAG, il fallait se venger de cet avocat autrement que par la voie légale, en dehors de toute instruction et de tout procès[3].

Quand Folembray devient téléréalité

Selon Thomas DELTOMBE [4], l’ambiance surchauffée qui règne dans la petite ville de l’Aisne témoigne de la passion que déclenche l’« islamisme ».

Le décor militaire qui entoure la caserne, quadrillée par des dizaines de gendarmes mobiles lourdement armés, n’a rien pour rassurer les riverains et rappelle une fois de plus des allures de « bataille d’Alger » ou de rafles du 17 Octobre 1961.

Entourés de barbelés, les « intégristes » deviennent une attraction régionale.

Et les journalistes ne manquent pas d’immortaliser les propos outrés, les insultes et les bras d’honneur que certains leur destinent. « Je resterai là tant qu’ils ne seront pas expulsés. (…) Ils se moquent de nous à travers les carreaux ! », S’offusque Didier dans Le Figaro (8 août). « J’ai quitté Paris il y a vingt-trois ans parce qu’il y avait trop d’Arabes. Et voilà qu’on nous en envoie ici des dangereux », explique Lucette à Libération (6 août).

Et Nicole de conclure, dans le même journal : « Y a pas de lance-flammes ? Qu’on en finisse avec eux ! »

La France n’a pas connu une telle ambiance depuis que la guillotine a disparu, en effet la veille des exécutions, la foule venait systématiquement se défouler ainsi sur les condamnés.

C’est également l’occasion pour le Parisien et le Figaro, en harmonie avec le pouvoir de vider leur sac en toute impunité et de rappeler, sondage à l’appui que « L’action inflexible du ministre est acclamée par les Français », 57 % des sondés y affirment en effet que les mesures de Pasqua sont « plutôt efficaces ».

Encore une fumisterie statistique digne des ministères de la propagande, un avant goût de campagne électorale sur les thèmes sécuritaires chers à toute une classe politique Française.

Vous vous en doutez bien, en 1995 après les attentas du RER, de tels sondages étaient prohibés.

Le journaliste Franz-Olivier Giesbert du Figaro estime lui : « On ne peut qu’approuver la politique de M. Pasqua », n’hésitant pas bien sûr à agiter le spectre d’un « exode » massif d’Algériens vers la France en cas de victoire « intégriste » à Alger.

La veille de l’audience, 20 personnes sont expulsées au Burkina Faso Le mot était lâché « qu’on en finisse avec eux ! », et Pasqua commençait à sentir le vent tourner, en effet des journaux comme Libération et Le Monde – notamment – commencent à émettre quelques doutes.

Critiqué pour sa campagne massive de contrôles d’identité, qui touche moins les « terroristes » que les sans-papiers, M. Pasqua reconnaît qu’il ne vise « pas particulièrement les milieux intégristes islamistes », mais que, « si on va pas à la pêche, on ne prend pas de poissons » (RTL, 10 août).

Détruire des vies n’est qu’une partie de pèche pour ce monsieur ! Les avocats des internés assignent en référé le ministre de l’intérieur et le préfet de l’Aisne.

Le 31 août, la veille de l’audience prévue pour statuer sur la légalité de l’assignation, vingt personnes parmi les vingt six qui se trouvaient à Folembray sont embarquées dans un avion militaire de Reims et expulsées en urgence absolue au Burkina Faso.

Les six autres furent assignées à résidence dans divers endroits de la France mais non expulsés.

Les hommes crient, ceux qui résistent sont menottés.

A l’époque, tout le monde approuve cette décision, le gouvernement, son ministre de la justice Méhaignerie et surtout la presse, rappelle Le Monde diplomatique (août 2004).

Me Simon Formen, fait partie de ces rares avocats qui s’étonnent d’un tel consensus et se demandent comment est ce qu’un ministre peut détenir arbitrairement des hommes qui ne sont poursuivis pour aucun délit. Pourquoi une expulsion dans l’urgence à la veille du proces ?

L’expulsion n’a-t-elle pas evité a pasqua la censure judiciaire qui pesait sur lui ? Plus tard on saura que les seules preuves que détenait Pasqua et qui n’auraient jamais pu peser devant un juge sont ces fameux « blancs » des renseignements généraux, des notes sans en-tête ni signature transmises aux tribunaux par le ministre de l’intérieur[5].

« Cela servira de leçon à ceux qui ne respectent pas les lois de la République et celles de l’hospitalité » Pasqua.

Enfin un peu de vérité ! Ainsi et partant d’une mesure censée protéger les Français, une réplique aux assassinats d’Alger, il se trahit et dévoile qu’il ne s’agit que d’une leçon, d’une expédition punitive adressée à tous les étrangers.

Selon la logique de la chasse aux sorcières, nul besoin de s’encombrer de quelque cadre juridique que ce soit, lorsque le mot « Islamiste » est lâché.

La justice n’a jamais établi de culpabilité et à ce jour, aucune poursuite pénale n’a été lancée contre les internés de Folembray.

Pourtant depuis bientôt seize ans, six parmi les expulsés sont toujours bloqués au Burkina, il s’agit de :

Ahmed Simozrag

Naâmi Soufiane

Mechkour Abdelkader

Saker Omar

DOUMI Mohamed

Chellah Mohamed (ressortissant Marocain)

Me Ahmed Simozrag est le seul qui continue de subir une surveillance permanente assurée par des gardes qui ne le quittent jamais, et ce depuis seize ans. Alors que pendant la première année tous les expulsés étaient surveillés.

Ces six qui réclamant que justice soit faite et qui refusent de quitter le Burkina par la petite porte ou par de faux papiers, demandent à réintégrer la France où ils ont laissé femmes et enfants.

Pour le moment ils sont toujours assignés à résidence, loin de tout et oubliés de tous.

Ils ont créé un site « folembray.org », reçu plusieurs journalistes, écrit à toutes les institutions sans succès.

En sacrifiant ce qui ne représentait aux yeux de la majorité que quelques familles d’immigrés (islamistes de surcroît) et accessoirement le droit et les principes fondateurs de la république, personne ne se doutait que des années plus tard, les principaux acteurs de ce sinistre show, de Méhaignerie le garde des sceaux qui a laissé faire jusqu’aux barbouzes de la Françafrique, les amis de nos généraux et de toutes les dictatures africaines, tous allaient se retrouver devant des juges pour des affaires scabreuses de malversations, de détournements et de financements occultes, de corruption active d’agents publics étrangers, d’abus de biens sociaux et de trafic d’influence aggravé, la plus médiatisée fût bien sûr l’Angola Gate[6] (une affaire de vente d’armes, activité qui ne s’apparente bien sûr pas au terrorisme).

Inutile de revenir sur le bras droit de Pasqua à l’époque, Marchiani condamné dans l’affaire de l’Angola gate et gracié par Sarkozy, pour bonne conduite, il suffit juste que je vous parle d’un autre ami de l’ex ministre de l’intérieur et que nous avons appris à connaître ici, en Algérie, j’ai cité Pierre Falcone, principal acteur en tant que directeur de la société de vente des armes, il suffit ensuite de vous rappeler le rôle de Marchiani dans l’affaire des moines de Thiberhines et la boucle sera bouclée.

Ainsi qu’il s’agisse de Me Mecili ou de Me Simozrag, les mécanismes qui régissent les opposants et les intérêts Franco-Algériens auront toujours la primauté sur tous les droits.

Je conclurai par cette phrase de toujours Pasqua :

« La démocratie s’arrête là où commence l’intérêt de l’État »

Et quand les intérêts de l’État se confondent avec ceux des clans mafieux, je vous laisse imaginer la suite.

Dans cette machine infernale de la politique parallèle et de l’inconstitutionnalité, tous les crimes restent permis.

La responsabilité de tous les clercs doit être engagée pour dire haut et fort que les déportés de Folembray sont d’abord les sacrifiés du déni de droit. Folembray, puis Guantanamo et quoi d’autres demain ? Personne ne pourra dire, je ne savais pas.

Zineb Azouz, Le 26 Juin 2010

[1] Le département de l’Aisne a cette particularité d’avoir pour préfet, depuis mars 1994, M. Jean-Marc Sauvé, ancien directeur des libertés publiques et des affaires juridiques au ministère de l’intérieur (1988-1994). En mai 1995, il sera nommé secrétaire général du gouvernement.

[2] Le Quotidien de Paris, 25 septembre 1991

[3] http://www.algeria-watch.org/fr/art...

[4] Journaliste, auteur de L’islam imaginaire – La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte, Paris, 2007-quand l’islamisme devient spectacle, Le monde Diplomatique 2004..

[5] Lors du procès en 2000, le juge Roger Le Loire évoquera « une construction de preuves pure et simple » et précisera que « les autorités policières avaient pour seul impératif de faire déférer (…) le chef du FIS en France pour donner un caractère de réussite à l’opération coup de poing “Chrysanthème” ».

[6] Jusque là il bénéficiait de l’immunité sénatoriale, Affaire du trafic d’armes vers l’Angola, • Affaire de la Sofremi, Affaire du casino d’Annemasse, • Affaire du déménagement du siège d’Alsthom, Affaire de la Fondation Hamon (mis en examen le 23 mai 2006). Charles Pasqua a été condamné le 27 Octobre 2009 à 1 an de prison ferme.


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