Le gel du Fiqh

Publication en ligne : jeudi 2 décembre 2004, par Maître Simozrag

Dès la fin du quatrième siècle de l’Hégire, le Fiqh connut une espèce de blocage qui a empêché son évolution. Les savants et les juristes ont cessé de faire des efforts de recherche et de réflexion sur la base du Coran et de la Sunna (Ijtihad) se contentant de se conformer aux doctrines des Imâms. L’essentiel de leurs travaux se borne à commenter lesdites doctrines. Cependant, les Imâms eux-mêmes ont déconseillé l’imitation, le conformisme aveugle et ils n’ont à aucun moment prétendu être infaillibles.

Abou Hanifa a dit au sujet de ses prédécesseurs : « Ce sont des hommes et nous sommes des hommes. Nous faisons l’Ijtihad comme ils l’ont fait ».

Son disciple Abou Youssef rapporte que l’Imâm lui a dit un jour : « Fais attention, Ya’qûb. N’écris pas tout ce que tu entends de moi, car je peux sûrement tenir une opinion aujourd’hui et l’abandonner demain, tenir une autre demain et l’abandonner après demain. » [1] Il dit à son étudiant Zufar : « Il est interdit pour quiconque ne connaît pas suffisamment les arguments sur lesquels je me base, d’élaborer des jugements à partir de mes déclarations ; car en vérité, nous sommes des humains, nous pouvons dire quelque chose aujourd’hui et le rejeter demain. » [2]

Mâlik a affirmé aussi : « De chaque parole humaine on peut admettre et rejeter à l’exception de la parole de l’infaillible (psl) ».

Nous avons vu qu’il refusa d’accéder à la demande du Calife al-Mansour tendant à imposer la primauté de son livre al-Mouattaa.

Ibn Abdul Barr rapporte que Mâlik a dit : « En réalité, je ne suis qu’un homme, je me trompe et je suis parfois dans le vrai ; examinez donc minutieusement mes opinions, prenez ce qui est conforme au Livre et à la Sunna et rejetez ce qui les contredit. »

Achafei a dit : « Je présume que mon opinion est juste mais je peux me tromper. L’opinion des autres est fausse mais elle peut être juste ».

Ahmed Ibn Hanbal a sévèrement condamné l’imitation aveugle (le taqlid), il a dit : « Ne suivez pas aveuglément mes opinions, ni ceux de Mâlik, d’Achafei, d’Al’Awza’i ou d’ath-Thawri. Prenez vos opinions de la même source qu’eux. »

Ce blocage avait plusieurs causes, notamment :

- 1) La richesse du fond du Fiqh légué par les anciens et qu’on a jugé suffisant à cette époque qui n’avait pas encore connu de changements substantiels.
- 2) L’émergence au sein des écoles d’un esprit partisan et sectaire qui a alimenté les querelles entre les savants et les a détournés de la recherche et de la réflexion dans le sens du développement et de la rénovation du Fiqh.
- 3) Le déclin et l’impuissance de l’Etat islamique causés par les séditions, les révoltes et les guerres entre musulmans, d’où la léthargie qui a affecté les savants et les intellectuels.
- 4) Manifestation d’une crise de jalousie entre les savants qui s’ingéniaient à prendre pour cibles tous ceux qui tentaient de rénover ou de développer une réflexion dans le sens de l’Ijtihad. De plus, on a lancé une propagande, une rumeur tendant à faire accréditer l’idée de fermeture de la porte de l’Ijtihad, ce qui a accentué le blocage du Fiqh.
- 5) Le colonialisme a contribué dans une large mesure au maintien du gel du Fiqh. En interdisant l’application de la Chari’a, le colonialisme a mis une barrière devant le développement du Fiqh, puisque celui-ci doit accompagner l’application de la Chari’a.
- 6) Après les indépendances, les régimes laïcs qui s’installèrent à la tête des pays musulmans ont adopté des idéologies à l’opposé de la Chari’a. Ces régimes ont mené une lutte acharnée contre l’instauration de l’Etat islamique, ce qui a prolongé le gel du Fiqh et bloqué son développement. Mais on verra plus loin que le Fiqh est en passe d’enregistrer des avancées notables malgré les obstacles, cela est en parfaite conformité avec la promesse d’Allah qui dit : « C’est Lui qui a envoyé Son messager avec la bonne direction et la religion de la vérité, afin qu’elle triomphe sur toute autre religion en dépit des polythéistes » s9 v 33 « Ils veulent éteindre de leurs bouches la lumière d’Allah, alors qu’Allah parachèvera sa lumière en dépit des mécréants » s61 v8 ; s9 v32


Notes

[1] cité par Bilal PHILIPS : Le Fiqh et son évolution, Tawhid, Lyon 1998, p.181

[2] Cité par Bilal Philips, op cité, p.182