Les écoles juridiques

Publication en ligne : jeudi 2 décembre 2004, par Maître Simozrag

Les écoles juridiques

Il existe plusieurs écoles juridiques dont quatre plus célèbres : l’école de Abou Hanifa, l’école de Malik, l’école de Achafei et l’école de Ibn Hanbal. Ces écoles s’abreuvent d’une même source et visent les mêmes objectifs. Loin d’être des entités sectaires ou schismatiques, elles s’inspirent les unes des autres et se complètent. On se contentera de présenter les quatre écoles sunnites.

1- Abou Hanifa : 80-150/703-767

a) le personnage : Abou Hanifa Naâmane ibn Thabit, d’origine persane, est né à Koufa (Irak) en l’an 80. Il faisait le commerce de la soie et réussit parfaitement dans ce domaine. Il abandonna le négoce pour s’occuper des études auprès de grands savants notamment Hammad ibn Soulayman. Après la mort de son maître, il prit sa place avec l’accord unanime des gens de Koufa. Il devint leur jurisconsulte. Il était le premier à avoir inscrit et classifié le Fiqh en chapitres et en sections tel que nous le connaissons aujourd’hui. Il était réputé pour sa piété, sa sincérité et sa générosité. Abou Hanifa était aussi un homme courtois, qui parlait très peu. Il priait beaucoup la nuit et récitait le Coran. On dit qu’il faisait la prière du Fajr avec les ablutions du Icha pendant quarante ans, preuve qu’il ne dormait pas la nuit. Quelqu’un l’a insulté pendant qu’il donnait un cours, il continua le cours sans se tourner vers lui ni lui répondre. Après le cours, le bonhomme le poursuivit en l’insultant jusque chez lui. Avant de rentrer à la maison, l’Imâm lui dit : « Là est ma maison, s’il te reste encore quelque chose à dire, dis-le avant que j’y entre ». Le Calife Marwan ibn Mohammed lui proposa le poste de ministre du Trésor, il refusa de crainte d’être complice des injustices commises par les gouvernants. Il fut emprisonné pendant quinze jours et tabassé. On lui fit une deuxième fois la même proposition, l’Imâm demanda un délai pour consulter d’autres. Quand il sortit de la prison, il s’exila à la Mecque et ne retourna à Koufa qu’après la chute de la dynastie des Banu Umayya.

b) Sa doctrine (Madhab)

Sa doctrine se fonde sur les sources suivantes :

- 1) le Coran
- 2) la Sunna authentique
- 3) le consensus des compagnons. S’il y a un désaccord parmi les compagnons, il adopte l’opinion la plus proche des principes généraux du Coran et de la Sunna. Il exige que le hadith soit suffisamment célèbre pour l’admettre. En l’absence de consensus des compagnons, il recourt à sa propre opinion ou son jugement personnel.

- 4) l’analogie (le précédent)

Basée sur la réflexion et l’opinion, sa méthode consiste à rechercher le but et l’esprit de la norme et non pas l’énoncé ou la lettre. Sa doctrine a la réputation d’être la doctrine de l’opinion. Elle est répandue en Irak, en Syrie, en Afghanistan, au Pakistan, en Iran, en Inde, en Guyane, à Trinidad, au Surinam, à l’île de la Réunion, en Turquie et une grande partie de l’Egypte.

Abou Hanifa privilégie l’analogie au Hadith authentique quand il s’oppose à un autre Hadith. C’est pour cette raison qu’il fut l’objet de critiques acerbes de la part des gens du Hijaz, les spécialistes du Hadith (Al Mouhaddithoun) arguant du fait que si l’on insiste trop sur le motif et la signification de la règle, on devient des législateurs rationalistes au lieu d’adorer Dieu en se conformant strictement au précepte. La doctrine d’Abou Hanifa est la plus répandue et la plus tolérante du fait qu’elle insiste beaucoup sur l’activité de la raison sans porter atteinte ni à la lettre ni à l’esprit des textes. Abou Hanifa se sert de l’opinion et de l’analogie plus que les autres Imams.

2- Mâlik : 93-179/717-801

a) personnage Mâlik ibn Anas est un Arabe, né à Médine en l’an 93 et y résida jusqu’à sa mort en l’an 179 H. Son grand-père Abou Ameur fut un fidèle compagnon du prophète et mena plusieurs batailles avec lui. Il a étudié auprès des disciples des compagnons jurisconsultes et Mouhaddithoun (spécialistes du Hadith). Sa qualité d’Imâm jurisconsulte et Mouhaddith est attestée par ses éminents maîtres. Ces derniers l’autorisèrent à enseigner et à délivrer les Fatwas (avis juridiques) dès l’âge de 17 ans. Confit dans une piété ascétique, Mâlik était un homme modeste, bienveillant et plein d’amour pour le prophète Mohamed (psl), si bien que par respect à sa mémoire, il n’a jamais enfourché une monture à Médine. Les Califes Abu Jaafar al-Mansour, al-Mahdi, Haroun Ar-rachid le tenaient en haute estime. Ils lui demandaient souvent conseil et assistaient à ses cours pendant le pèlerinage. Il composa son célèbre ouvrage ‘‘al-mouattaa’’ à la demande du Calife Al-Mansour. On le citait comme exemple dans une maxime qui dit : « Pas de Fatwa à Médine tant que Mâlik s’y trouve ».

Le Calife al-Mansûr demanda à l’Imâm Malik de composer un livre qui ferait autorité sur l’ensemble des hadiths du prophète (psl) et qui servirait de constitution de l’Etat. L’Imâm rassembla son célèbre recueil de hadiths intitulé ‘‘al-Mouattaa’’ mais il refusa qu’on lui accordât un caractère officiel de manière à l’imposer, estimant qu’aucun livre, excepté le Livre de Dieu, ne devait s’imposer à l’ensemble des musulmans.

L’Imâm Mâlik fut emprisonné et torturé pour avoir émis une fatwa défiant la politique du Calife. Ce dernier avait décrété le divorce automatique de quiconque romprait le serment d’allégeance qui l’engage envers l’Etat. L’Imâm déclara que le divorce sous la contrainte était nul et non avenu.

b) Sa doctrine se fonde sur :

- 1) le Coran
- 2) la Sunna (Malik n’exigeait pas la célébrité du hadith comme Abou Hanifa, mais il exigeait l’authenticité du sanad (appui).
- 3) la pratique des habitants de Médine
- 4) l’analogie

Malik privilégie la pratique des gens de Médine à l’analogie et au hadith rapporté par un seul, même authentique. Bien qu’il lui arrive de faire appel au jugement préférentiel, Mâlik n’en fait pas usage autant que Abou Hanifa. Mâlik penche plutôt pour le ‘‘taqlid’’ (l’imitation) que pour la réflexion. La méthode de l’Imâm Malik s’apparente à celle des spécialistes du hadith. Il se limite au réel sans extrapolation à la différence des gens de l’opinion en Irak qui s’étendent aux hypothèses.

Il prend en compte la tradition du compagnon qui, selon lui, prime l’analogie. Sur ce point, il a été critiqué en ce sens que le compagnon n’est pas infaillible. Sa doctrine est appliquée au Maghreb, au Mali, au Nigeria, au Tchad, au Soudan, au Koweit, au Qatar, au Bahrein et dans les zones rurales d’Egypte.

3- Achafei : 150-204/769-820

a) le personnage Son nom est Abdallah Mohamed ibn Idriss de la lignée de Abdul Muttalib grand-père du prophète Mohamed (psl). Ses ancêtres habitaient la Mecque, mais son père s’établit à Gaza où naquit Achafei. Après la mort de son père, sa mère regagna la Mecque où l’enfant a grandi comme orphelin.

Après avoir appris le Coran, il s’est penché sur l’étude du Fiqh auprès de grands érudits qui l’ont autorisé à prononcer des Fatwas dès l’âge de 15 ans. Il effectua des voyages d’études à Médine, en Irak, en Egypte. Il récita de mémoire al-mouattaa devant l’Imâm Malik. Il enseigna en Egypte et y dicta à ses disciples son livre « al-Oum ».

Le mérite d’Achafei est d’avoir initié la science des fondements du Fiqh. Son œuvre « Riçala » où il développe les règles et les méthodes de déduction et d’interprétation ne cesse de faire l’admiration des juristes et des Faqihs à l’échelle de la planète. Ahmed ibn Hanbal qui était l’un de ses disciples, témoigne : « Achafei était le plus faqih du monde en matière de Coran et de Sunna ».

Achafei était un homme d’un très bon caractère, généreux, courageux et d’une intelligence rare. b) Sa doctrine est basée sur :
- 1) le Coran
- 2) la Sunna
- 3) le consensus (qui signifie selon lui l’absence de désaccord)
- 4) l’analogie

Achafei s’appuie fortement sur la Sunna ; il admet le hadith rapporté par un seul si le rapporteur est digne de confiance. Il rejette le jugement préférentiel au sujet duquel, il a écrit un livre intitulé : “invalidation de l’istihsan”. Il considère cette règle comme étant une manière de légiférer. Il rejette également la règle de l’intérêt absolu et ne tient pas compte des habitudes des gens de Médine. Il critique la méthode des hanafites consistant à exiger la célébrité de certains hadiths comme condition de validité.

La doctrine d’Achafei se situe entre l’école de l’opinion ( Irak) et celle des tenants du hadith (Hijaz). Il concilie le rigorisme des uns et la souplesse des autres.

Achafei a élaboré deux doctrines. Une en Irak (l’ancienne) et une en Egypte, après y avoir élu domicile (la nouvelle).

Sa doctrine est répandue en Egypte, en Afrique orientale, en Indonésie, en Malaisie, en Thaïlande, en Somalie, au Kurdistan, aux Philippines et en Amérique du Sud.

4- Ahmed ibn Hanbal : 164-241/778-855

a) le personnage : Son nom est Abu Abdullah Ahmed ibn Mohamed ibn Hanbal Achibani. Né à Bagdad en l’an 164 H, il y poursuit ses études fondamentales. Il effectua des voyages en quête du savoir dans plusieurs pays, notamment au Yémen, à la Mecque, à Médine, en Egypte et en Syrie.

Il se spécialise dans la science du Hadith dont il apprend des milliers par cœur. Les savants lui reconnaissent l’intégrité et l’érudition en matière de Hadith. Ibn al Madini a dit : « Allah a fortifié l’Islam avec deux hommes : Abu Bakr le jour de l’apostasie et Ibn Hanbal le jour de l’épreuve » Achafei a dit : « J’ai quitté Bagdad et je n’y ai pas laissé de plus pieux ni de plus savant que Ibn Hanbal ». Il a écrit plusieurs ouvrages dont le plus célèbre est « al-Mousnad » qui contient quarante mille hadiths. L’Imâm Ahmed a vécu dans le dénuement le plus complet, tournant le dos aux plaisirs de la vie mondaine, ayant refusé les biens et les privilèges des hautes fonctions. Il refusa la prière derrière son oncle Ishaq et ses cousins à cause de leurs relations avec les autorités. Il fut violemment persécuté et maltraité par le pouvoir en raison de son opposition aux théories sur « la création du Coran ». Malgré la prison et la torture, l’Imâm n’a pas cédé d’un pouce. On rapporte qu’un jour, on voulait laver le corps d’une femme décédée, mais on n’avait trouvé aucune femme pour le faire à l’exception d’une femme indisposée. L’Imâm Ahmed l’avait autorisée à le faire, s’appuyant sur une sunna du prophète (psl) qui demanda à Aîcha de lui amener le tapis de prière et quand elle lui a dit qu’elle était indisposée, il lui répondit : « tes menstrues ne sont pas dans ta main ». b) Sa doctrine se fonde sur :
- 1) le Coran
- 2) la Sunna
- 3) la tradition des compagnons même d’un seul compagnon pourvu qu’elle ne soit pas l’objet de contestation ou de divergence, auquel cas il choisit la position la plus proche du Coran et de la Sunna.
- 4) l’analogie en cas de nécessité (le précédent) Ibn Hanbal est un spécialiste de Hadith et non pas jurisconsulte, mais certains lui reconnaissent les deux qualités. L’opinion personnelle et le jugement préférentiel occupent peu de place dans sa doctrine. L’école hanbalite tend à actualiser le passé en mettant en relief toutes les valeurs morales, en se conformant au Coran, à la Sunna et aux traditions des compagnons. Sa doctrine est appliquée officiellement en Arabie Saoudite et au Qatar.

Il en résulte que le Coran et la Sunna sont les deux sources communes à toutes les doctrines sauf que certains imams tels que Abou Hanifa, n’admettent que le hadith authentique, alors que d’autres comme Ahmad ibn Hanbal prennent en considération même le hadith apocryphe, inauthentique. En ce qui concerne les autres sources, Abou Hanifa privilégie l’Ijtihad en l’absence de consensus, tandis que Achafei et ibn Hanbal ne recourent à l’Ijtihad qu’en cas d’extrême nécessité. C’est-à-dire en l’absence de la tradition des compagnons pour ibn Hanbal et de celle des gens de Médine pour l’Imâm Malik.


2 Messages de forum

  • Les écoles juridiques 29 avril 2014 09:24

    Almamyo. L’iman vendait t’il vraiment des habits de soie ? N’est ce pas interdit par la prophète(SAW) ?

    Finalement qui sont les califes de l’islam ?

    On dit aussi selon la tradition nusumane que l’Iman Malik a été prédit par notre prophète disant que"" vous monterez vos montures mais jamais vous ne trouverez de savant que celui de Médine"". Que dites vous de tout ceci ?

    • Les écoles juridiques 29 avril 2014 14:03, par Maître Simozrag

      L’imam n’a pas à vendre de la soie, à moins de la vendre aux non-mesulmans.

      En ce qui concerne l’imam Malik ibn Anas, le Prophète (Paix et Salut sur lui) a dit à son sujet :

      " Les gens feront peiner leurs montures à la recherche d’un savant mais jamais ils ne trouveront un homme aussi savant que celui de Médine."

      Les Califes de l’Islam sont nombreux. Il y a d’abord les Califes rachidoun (bien guidés) dont le premier est Abu Bakr, ensuite Omar, Uthmane et Ali. Omar ibn Abdul Aziz est considéré comme faisant partie des Califes bien guidés.

      Les Califes Omeyyades sont au nombre de quatorze. Le premier étant Muawiya ibn Abi Soufiane (661-680) et le dernier Marwan ibn Mohammed (744-750).

      Les Califes Abbassides comptent trente sept Califes. Le premier est Al-Abbas (Assaffah ou sanguinaire) 750. Le dernier est Al-Mousta’sam (1278).

      Les Califes Ottomans sont au nombre de trente sept. Le premier fut Uthmane 1er (1299-1326). Le dernier Abdul Madjid ibn Abdul Aziz ibn Mahmoud Al-thani (1922-1924).